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Chroniques d'en haut
Gresse fait sa comédie
Le Scialet est plein à craquer et tandis que les derniers spectateurs prennent place dans les rares fauteuils non encore occupés, d'autres trouvent refuge dans les deux allées latérales.
Les lampes plafonnières s'éteignent en même temps que celle de la scène s'embrasent.
Papagalli est dos au public, s'énervant sur un vieux flipper trônant au milieu d'un décor de bistro. Il mime le déhanchement des joueurs habitués à cet engin quand la boule fait semblant de s'échapper pour être reprise par une « fourchette » qui fait claquer les boutons latéraux comme le doublé d'un Baby Breton. Les jambes du grand Serge se croisent et se décroisent au rythme des crépitements des lumières du flipper qui se tord, couine, claque jusqu'à l'inévitable Game Over qui siffle la fin de la partie factice.
« Non mais dites, on est pas des Quand Même non ? »
Les gressots répondent par une salve d'applaudissements et le comédien peut débuter son spectacle dans une ambiance chaleureuse devant un parterre conquis d'avance.
Adossés au fond de la salle nous sommes quelques uns à nous féliciter du succès financier de la soirée avant même de pouvoir apprécier la performance artistique du bout en train grenoblois.
Il faut dire que depuis quelques mois l'association « Création Théâtrale à Gresse » que nous avions montée en 1993 bat sérieusement de l'aile la faute à un invraisemblable concours de circonstances !
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Debaecque
Madame est une des meilleures clientes de Chez Blanc.
A la belle saison le couple monte passer le week- end dans la maison familiale de La Combe et ne manque pas de passer à l'épicerie de mes parents pour faire, entre autre, sa réserve de bon vin, de Comté et de jambon au torchon.
Le Père Debaecque comme on l'appelle familièrement est un artiste.
Déjà dans la tenue, cape noire, cheveu hirsute, barbe de pirate. Dans le comportement aussi, restant avare du moindre mot, préférant observer en retrait pour tendre parfois une oreille attentive à la conversation de sa femme avec l'épicière dès qu'il s'agit des couleurs du temps qui passe ou qu'il va faire.
Artiste de quoi ? Tout le monde se pose un peu la question, observant que la présence de Madame est nécessaire auprès du Maître ne serait- ce que pour subvenir aux dépenses du ménage composé à l'évidence d'une fourmi et d'un cigalon...
Faute de références sérieuses, certains le disent écrivain, d'autres plutôt versé sur le théâtre et la création artistique contemporaine. Lui se décrit comme passionné de tout, militant de rien, observateur du monde, de ses éclats, de ses turpitudes et de ses faiblesses, vouant une passion sans limites à son antre de La Combe en particulier et au site de Gresse en général.
Il adore converser avec mon père qui le lui rend bien.
« Alors Monsieur Freydier, quel temps pour aujourd'hui ? Nous avons prévu une petite promenade en direction du Pas de Berriève...
- Pas de problème Monsieur Debaecque, la bise a pris et c'est le beau temps mais ne rentrez pas trop tard une averse n'étant pas impossible en fin d'après- midi.
- Ah ! cher Henri, vous êtes souvent plus fiable que la rubrique météo du journal ! Nous serons donc de retour vers les dix- sept heures.
- Pas plus tard, Monsieur Debaecque, pas plus tard, après cinq heures c'est risqué... »
La plupart du temps le miracle s'accomplit, la chaleur de juillet faisant le reste et les coups de tonnerre de seize heures trente suivis des premières gouttes confirment aux promeneurs les compétences métaphysiques de mon cher papa sur le plan de la prévision météorologique locale, compétences dont il n'est pas peu fier !
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Conte d'une nuit d'été
Il se su assez vite dans le village que la muse du Père Debaecque avait inspiré l'artiste.
On parle d'un conte qu'il est entrain de terminer et qu'il compte mettre en scène à Gresse, plus précisément sur la place Marcel Cuynat.
Avec quels moyens, dans quels délais ?
Même lui l'ignore incapable qu'il est de prendre la responsabilité d'un tel chantier se contentant à qui veut bien l'entendre de produire du texte mais ne pouvant en faire plus car telle n'est pas sa vocation.
Il se trouve donc naturellement quelques âmes charitables dont je fais partie pour mettre en place sur le village une association de type 1901, baptisée on l'a vu, d'un titre sans grande originalité et destinée à produire « Conte d'une nuit d'été », œuvre inspirée du songe du même nom écrit par William Shakespeare dans les année 1594, 1595. Âmes charitables certes mais également motivées par ce type d'animation culturelle à même de satisfaire les Gressots et les touristes, du moins le pensait- on...
Chapeautée par la Mairie, « Création Théâtrale à Gresse » compte bien vite une douzaine de membres actifs et les réunions se succèdent au cours de l'été 1993 afin de trouver les financements et les partenaires nécessaires au montage du projet.
Parallèlement nous sommes invités très fréquemment à la Combe pour une audition de l'œuvre déclamée avec fougue et passion par son créateur. Vous parler de membres du bureau enthousiastes en fin de lecture serait un brin exagéré... En fait, nous ne comprenons pas grand-chose à la prose mais restons confiants quant au potentiel créatif du Père Debaecque, le plus difficile dans l'exercice étant de rester éveillé jusqu'à deux heures du matin et surtout de produire un avis circonstancié sur tel passage ou telle réplique.
« Que pensez- vous de l'attitude d'Hermia ? Se comporte- elle en véritable adversaire d' Hélèna ?
- Heu...
- Moi je crois que sa fuite avec Lysandre n'est qu'un appel, une fuite en avant dans l'espoir que Démitrius les rattrape, lui- même poursuivi par Hélèna !
- Ah, peut- être oui...
- Moi j'hésite...
- Qui est Hermia déjà ? »
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Casting
Président de l'association j'organise les rendez- vous nécessaires notamment sur Lyon pour prendre contact avec les responsables de la Direction Régionale des Affaires Culturelles.
Les premières rencontres sont fructueuses, les responsables de la DRAC étant sensibles à une démarche visant à amener le théâtre à la montagne au lieu d'inviter ses habitants à descendre au spectacle sur Grenoble.
Nous recevons confirmations dès la mi- septembre d'une subvention de quatre- vingt mille francs à laquelle s'ajoute une aide de cinquante mille francs du département de l'Isère.
Tout se passe donc pour le mieux et les contingences pratiques sont rapidement abordées : où situer le spectacle ? A quelles dates le présenter ? Quelle campagne de promotion mettre en œuvre ?...
De son côté le Père Debaecque n'est pas inerte prenant les initiatives nécessaires concernant le choix des professionnels en particulier sur Pézenas, patrie comme chacun sait de l'illustre Molière.
Les gressots sont eux- mêmes sollicités pour paraître dans le spectacle, non comme acteurs mais sur affiches.
Jean- Paul Liéveaux, Gérard Esposito, moi- même ainsi que beaucoup d'autres participons ainsi à une séance photos sur la place Marcel Cuynat sous les ordres d'un éclairagiste et du futur metteur en scène de « Conte d'une Nuit d'été ».
« Oui Gérard, très bien, comme ça, la bouteille un peu plus haute...
- Je fais donc semblant de tituber ?
- Absolument, comme un clochard ivre !
- Et toi Guy, n'oublie pas que tu es un junkie.
- Un quoi ?
- Un drogué, un border line quoi, un gars limite qui est entrain de sombrer dans la déchéance à cause d'Hermia... »
C'est un joyeux charivari entrecoupé de réunions plus sérieuses en salle du conseil municipal auxquelles participe gracieusement depuis quelques semaines l'attachée de presse du Père Debaecque, une jeune et jolie lyonnaise, professionnelle de la communication qui est hébergée dans un gîte communal comme trois des acteurs déjà recrutés par le Maître, un sur le Vaucluse et les deux autres sur Paris.
Les répétitions se succèdent dans la ferme de La Combe avec le renfort de Shirley Marek pressentie pour jouer Hélèna, rôle central de la pièce.
Les premières factures commencent également à parvenir au trésorier de l'association, essentiellement des frais de bouche, de transport et de location de matériel : repas à la Chicholière et au Chalet, titres de transport entre Gresse, Pézenas, Lyon et Paris, mises à disposition de caisses de lumière, amplis et autres projecteurs...
Au cours des vacances de Toussaint, une convention est signée entre « Création Théâtrale à Gresse » et le Père Debaecque afin de préciser les droits et obligations des deux parties.
A l'association le soin de gérer la promotion et l'organisation générale du spectacle.
Au Maître la charge du montage de la pièce en gardant la maîtrise totale du volet artistique de celle- ci obligation lui étant faite de ne faire jouer « Conte d'une Nuit d'été » uniquement sur Gresse durant l'année suivante.
1994... ou, pour l'association, l'année de tous les dangers !
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Cindy
« Allo Guy ? Oui bonjour, c'est Cind'. Je vous appelle pour la conf' de presse... celle- ci aura lieu le 13 janvier à 14 heures à la Maison Tourisme à Grenoble. J'ai posé une option pour la salle Chartreuse qui contient 80 places, cela devrait suffire. J'ai également retenu un traiteur sur Eybens qui peut nous faire un buffet avec toasts et apéritifs variés pour une somme convenable, j'attends le devis.
- Heu... Une conf'... ?? Pourquoi pas... La date me convient mais pour le lieu, n'avions- nous pas décidé lors de la dernière réunion de l'association d'utiliser la salle du Grand Veymont ou encore celle du Scialet ?
- On aurait pu oui... mais pas très classe tout de même l'accueil. Pensez qu'il y aura une bonne partie du microcosme artistique grenoblois, Papagalli, Castaldo, Boumégra... les responsables du Théâtre Municipal, de Prémol, du 145, du Centre Dramatique National des Alpes... La jet quoi !
- La jet ??
- Oui... Le milieu culturel grenoblois quoi, les professionnels du spectacle, les amateurs éclairés et surtout Guy, surtout, les décideurs, c'est d'ailleurs pour cela qu'André m'a embauchée.
- Embauchée ??
- Sur 6 mois oui, le temps nécessaire pour mettre en place la campagne de Com'. Vous serez d'accord avec moi : Conte d'une Nuit d'Eté n'est qu'un début. Il nous faut aller vers un véritable festival du Théâtre sur Gresse dès 1995, genre Thèm' Art vous voyez, avec de véritables moyens car vous en conviendrez, ce n'est pas avec cent trente mille francs que l'on peut prétendre...
- Je vous rappelle Cindy, j'ai un appel en attente assez urgent, à bientôt »
Sonné par toutes ces informations, j'ai besoin d'un temps mort en prétextant un bip bienvenu.
L'entreprise prend des virages inattendus avec cette conf' à Grenoble, cette Com' à financer, ces Thèm' pour l'an prochain...
Cind' et Debaecque roulent apparemment carrosse, en première classe, paillettes et bulles comprises.
Le budget de l'association étant plutôt du genre seconde classe et saucisson beurre, nous nous retrouvons d'urgence en soirée au niveau du bureau pour évoquer les initiatives du Maître et de sa protégée.
« Je ne sens pas bien le coup, commence le Maire, le Père Debaecque joue sur deux tableaux ; d'un côté il prétend n'assurer que la partie artistique de son bébé et de l'autre il engage l'association en nous mettant devant le fait accompli...
- Gracieusement, tu parles, elle peut avoir le poil frais la Cind' ! Neuf mille francs net par mois avec effet rétroactif, elle peut faire de la Com'...
- Sans compter -façon de parler- que dans tous ces « artistes », il n'y en a pas un qui possède le permis de conduire... Etonnant non ? Je me retrouve donc, à ce jour, avec douze demandes de remboursements de frais de transport en provenance de Pézenas pour Pascal, Fabrice, « Ken » (en réalité son vrai prénom est Baptiste...), de Paris pour Debaecque, de Lyon pour Cindy ou encore de Grenoble pour Shirley... Total : treize mille six cent vingt francs. Côté locations, une facture de LOCAFEST vient d'arriver en Mairie pour une somme de quatre mille trois cents francs ; quelqu'un a-t-il signé un devis avec cette boîte ?
- ...
- Convoquons un Assemblée Générale Extraordinaire et mettons tout cela à plat !
- Attendons la conférence de presse de la semaine prochaine... Nous aurons peut- être une bonne surprise avec l'arrivée de partenaires financiers inattendus. D'autre part, une conf' médiatique comme celle qui est prévue ne pourra avoir que des retombées importantes en termes de recettes caisse.
J'approuve tout en demandant au trésorier d'informer immédiatement Debaecque : désormais, toute facture ou remboursement non visés par un membre du bureau seront systématiquement rejetés ».
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L'art de se ramasser
La neige a empêché le Maître et Cindy de parvenir jusqu'à la maison de la Combe.
Ils dînent et dorment donc à l'Hôtel le Chalet, les frais étant pour Debaecque.
Se faisant ils se gardent bien, au cours de nos conversations, de revenir sur les dépenses engendrées par leurs errances, celles- ci n'en étant pas, car ne contribuant simplement qu'au bon déroulement et au succès de la future semaine de spectacles sur la place de la Mairie.
Ce qui ne devait être qu'une représentation de Conte d'une nuit d'été s'est par magie transformé, au fil des cogitations de Debaecque, en « Semaine du Théâtre à Gresse ».
« Chers amis, comprenez- moi, c'est une de mes dernières créations dans un de mes derniers souffles.
Des moyens importants en hommes et matériels sont certes nécessaires pour monter une telle pièce et convenez avec moi que l'une des solutions pour rentabiliser une telle entreprise est de multiplier les représentations afin d'obtenir les recettes nécessaires...
Mais je n'entends rien à ces affaires budgétaires et vous fais volontiers confiance sur le sujet... D'ailleurs je suis fatigué et rentre me coucher ; il faudra en forme demain pour répondre aux questions des journalistes, n'est- ce pas Cindy » ?
Gloussement approbateur de la jeune femme, leste mouvement de cape allant se cacher sur l'épaule, le Maître prend congé, nous laissant plantés sur le perron de la Mairie, perplexes...
Il se retourne alors, prenant la position de Jean Marais dans « Le Bossu », nous fixant d'une pupille charbonneuse.
« Chers amis, vous me semblez bien soucieux !
Rappelez- vous ce que confie Puck à Obéron après avoir versé le philtre d'amour (sa voix se fait alors grave et caverneuse) :
Ainsi le Destin l'orrrdonne ; pour un homme qui garrrde sa foi, des millions doivent faiblirrr, laissant serrrments sur serrrments ».
Et comme l'Aigle noir, enfermant sa proie sous son aile il disparaît par la rue du Château dans un énorme éclat de rire.
Les vendredis 13 sont porteurs de chance.
Nous avons l'impression qu'il nous en faudra sans doute beaucoup pour que cette conférence de presse soit une réussite.
Après avoir assisté à la dégustation de la verveine agrémentée de mignardises de Debaecque durant de trop longues minutes, nous fonçons sur Grenoble avec deux de nos véhicules personnels, le Maître et Cindy restant en effet à la merci des seules SNCF et Régie Communale de Transports de la commune de Gresse.
Les places de stationnement autour de la Maison du Tourisme sont rares et seule une de nos voitures est parvenue à se garer.
Le Maître en profite pour inviter ses occupants à boire une bière dans un bistrot de la Galerie Saint Clair dans l'attente du reste de la délégation. Enfin au complet, nous nous regroupons pour entrer comme un seul homme dans le grand hall d'accueil sans avoir, auparavant laissé notre dû au serveur, Debaecque s'étant éclipsé précipitamment de l'estaminet...
Le tailleur de Cindy attire la plupart des regards.
La jeune femme se renseigne auprès de l'hôtesse d'accueil et nous invite à nous diriger vers la salle Chartreuse située à l'étage non sans avoir fait passer au trésorier de Création Théâtrale à Gresse, tel un billet doux, une modique facture de deux mille huit cent francs au titre de la location de celle- ci.
« Et la facture de l'apéritif dînatoire dont vous nous aviez parlé Cindy ?
- En fait, j'ai voulu jouer la prudence et l'ai décommandé du fait de la faiblesse des engagements que j'ai reçus pour la conf'. Dans tous les cas nous pourrons aller nous restaurer quand celle- ci sera terminée... ».
Faiblesse des engagements...
Les regards voilés des membres du bureau se croisent avant d'être attirés par la seule et unique occupante de la salle Chartreuse : une caméra sur pied trônant au centre d'une table circulaire entourée de chaises désespérément vides.
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G 7
Dès le lendemain du fiasco de la conf' com', je convoque les sept membres du bureau pour une réunion de crise à la Mairie.
A peine installés, un riverain entre dans la salle le talon lourd et le verbe haut :
« Dé Diou c'est quoi cette histoire de théâtre pendant une semaine sur la place ?? Faudrait voir à pas exagérer, la femme est morte et a besoin de dormir... Alors tout un Ramdam pendant vui jours, Dé Diou, j'suis pas d'accord, non mais... Faudrait quand même penser aux gens qui bossent non ?? Non mais dites » !!
Le riverain - qui nous rappelle un humoriste grenoblois connu - calmé et extradé nous engageons la discussion en étant déjà tous d'accord sur un point : le Père Debaecque, sciemment ou par incompétence - probablement les deux -, nous a roulés et une réaction rapide de notre part est indispensable.
En mois d'une heure les décisions sont prises : gel du projet « Conte d'une nuit d'Eté », dénonciation des contrats en cours avec les acteurs, prise de contact avec les fournisseurs et les professionnels du spectacle sensés intervenir afin de les informer de la situation, lettres en recommandé aux financeurs pour leur préciser les conditions dans lesquelles d'autres spectacles pourraient être organisés sur la commune en juin prochain.
Sonnerie du téléphone.
« Bonjour, Hôtel le Chalet, vous avez une personne en ligne qui désirerait parler au Maire ou au Président de l'Association Théâtrale... »
Je prends le combiné.
« Bonjour Guy, ça va ? Regrettable cette affaire... Cindy ne s'explique pas l'absence des invités... Bon, c'est à refaire mais vous aviez raison, à Gresse, au Scialet. Cindy nous proposerait une « Journée Découverte de la commune » en direction des décideurs grenoblois et lyonnais : il s'agirait de les transporter en car jusqu'à Gresse et de...
- André, je t'interromps : nous sortons de réunion de l'association et avons décidé de mettre un terme à notre collaboration. Tu recevras une lettre en AR dans quelques jours à ton adresse Place Charles Dullin à Paris.
- Hum... Embêtant, très embêtant même... Vous n'avez probablement pas pris la dimension d'une telle décision... Les acteurs... Mon projet... La DRAC...
- Nous avons pesé le pour et le contre : la convention passée entre toi et l'association était probablement une erreur et le montage trop imprécis... Par contre nous n'abandonnons pas le principe d'un ou de plusieurs spectacles de théâtre sur Gresse cet été.
- Ce sera sans moi... Et bien sûr sans Cindy... Je regrette fortement votre décision et je pense que vous faites erreur ».
Ce seront les derniers mots du Maître.
Se succéderont les semaines et mois suivants conversations téléphoniques et lettres en recommandé de son conseil jusqu'à l'inévitable assignation de Création Théâtrale à Gresse devant le Tribunal de Grande Instance de Grenoble par le Père Debaecque pour Pretium Doloris, ce dernier tablant sur une compensation financière en sa faveur à même de réparer le préjudice prétendument subit.
Ou la mutation d'un artiste cigale devenant en quelques jours une fourmi laborieuse et assidue des prétoires...
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Maître Bouloud et Madame Marguerite
Nouvel adhérent au Groupe d'Astronomie du Dauphiné, Bernard Bouloud cupelle sa dernière Ducasse avant de sortir du Chauplane pour aller faire les yeux doux à Bélelgeuse en compagnie de ses collègues du GAD.
Il m'a promis d'évoquer, dès son retour sur Terre, notre prochaine comparution devant le TGI de Grenoble pour laquelle le nombre des plaignants s'est singulièrement étoffé ces dernières semaines : sur neuf acteurs qui ont vu leur contrat rompu, quatre ont accepté de jouer dans d'autres pièces, les cinq autres accompagnant le Père Debaecque dans la procédure lancée dès réception de la lettre en recommandé.
« Trop froid ! Je ne peux pas tenir sauf à boire la réserve de vin chaud à moi tout seul » !
Le jeune avocat est déjà de retour au bar et écoute à nouveau ma version des faits tout en trempant à nouveau ses lèvres gercées dans la mousse ambrée...
« Vous êtes dans la merde... Voilà la vérité. Je ne vois pas comment le Tribunal ne suivrait pas les plaignants compte- tenu de la convention que vous aviez passée avec l'auteur avant de la dénoncer de façon unilatérale... Bon, de toute façon j'accepte de m'occuper de votre affaire et je commence par demander un report d'audience au Président... ce sera toujours ça de gagné. Pendant ce temps faites tourner la boutique et tâchez de trouver un max de pognon. Tiens Guy, remets- m'en une ».
Shirley Marek fait partie des artistes qui ont accepté une modification de leur contrat.
Lors d'un premier rendez- vous avec Papagalli au Théâtre 145 à la fin janvier j'avais croisé un jeune metteur en scène qui tentait de monter « Madame Marguerite », la pièce de Roberto Athayde. Je le recontacte donc suite à la conversation avec Bernard Bouloud, espérant par là aboutir à la mise en place d'un spectacle de qualité et éventuellement rentable sur la première quinzaine de juillet.
Laurent Castani est un personnage délicieux, fougueux, enthousiaste qui prend à bras le corps le projet et parvient en quelques jours à convaincre nos quatre acteurs restants d'échanger leurs costumes de « Conte d'une Nuit d'Eté » contre ceux d'enseignants révoltés, de parents désabusés et de religieux hallucinés.
Première réunion de travail dans la salle de la Mairie :
« Je vous plonge dans le contexte de la pièce : Madame Marguerite est une institutrice qui accueille ses nouveaux élèves de CM2 après avoir effectué deux mois de pèlerinage religieux... pour des raisons très personnelles. Elle entame donc son premier cours de l'année de façon calme et pédagogue, dans un climat de chaleur et de paix intérieur retrouvée. Sauf que tout se dérègle assez rapidement, Madame Marguerite n'est pas seule dans sa tête, elle s'égare et a une façon très particulière de faire passer sa pédagogie... Je compte monter ça de façon interactive avec, si possible, la participation d'élèves de l'école de Gresse ».
On est alors loin des errements d'Hermia et des menaces d'Hélèna...
Un protocole d'accord est rapidement conclu entre Laurent Castani, les acteurs et l'association et les répétitions peuvent commencer dans la salle des Dolomites dont l'estrade est modifiée pour l'évènement.
« ... Je hais l'injustice ! Et je casse la gueule à celui qui dira le contraire ! C'est bien vu ? Je vous colle tous moi ! Voilà de quel bois elle se chauffe Madame Marguerite ! A copier cent mille fois ce grand principe de l'Histoire : tout le monde veut ou voudra être Madame Marguerite !... ».
Shirley Marek est truculente, séduisante, brillante.
Présents - et méfiants - aux premières répétitions nous admirons la performance de l'actrice, scotchés, bouche bée...sous le charme quoi !
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Trilogie
Scotchés et bouche bée nous n'en revenons encore pas : l'association « Création Théâtrale à Gresse » est condamnée en première instance au versement d'une somme de 170 000 francs répartie entre le Père Debaecque et les acteurs qui l'ont suivi...
170 000 francs alors que nous n'avions que 130 000 en caisse et qu'une bonne partie a déjà été consommée en différents trajets et menus festins...
Certes, la saison d'été se présente bien ; le programme est alléchant avec trois spectacles de registres très différents : « One Man Show » de Papagalli début juillet au Scialet, Madame Marguerite pour le 14 à la salle des Dolomites et enfin Wodjek à la mi- août en plein air à l'emplacement des jeux de boule au clos Emile Mouttet.
Chaque mise en scène est sous la responsabilité de Laurent Castani qui fait des merveilles avec trois fois rien.
C'est le temps et le royaume de la débrouille, les chaises et bancs provenant de la Mairie de Pont de Claix, les costumes du Théâtre de Sainte- Marie d'En Bas, les éclairages du Prémol et la billetterie du 145 avec des carnets de tickets retournés... et à nouveau réutilisables.
L'hébergement des troupes se limite aux gîtes communaux encore disponibles, à l'appartement au- dessus de l'école ainsi qu'aux bonnes âmes accueillantes de la communauté gressote.
Les repas ressemblent quant à eux à une suite quasi ininterrompue de barbecues fumants agrémentés de vin de Pézenas sur la place des Dolomites ou encore à la Ville au rez de chaussée de la salle hors- sacs.
Tout juste si cette belle ambiance est troublée par le résultat de l'appel devant le TGI confirmant la première sanction : comme les gallinacés piétinant dans la merde annoncée avec justesse par Bernard Bouloud nous continuons à chanter en attendant des jours meilleurs... ainsi que le pourvoi en Cassation pour lequel notre conseil, même au bout de quatre Ducasse ne se fait guère d'illusions !
Le grand Serge n'est pas facile à convaincre.
« Mon p'tit tu vois quoi... Je ne veux pas aller au cassage de gueule, ce serait mauvais pour moi et pour la troupe. Je veux que tu me garantisses une salle pleine et que vous fassiez votre affaire de la pub sur le Sud- Isère. Castaldo te donnera des affiches. Pour le prix j'accepte d'être payé au chapeau en fonction des recettes. Pour les frais, quatre fois rien : on cassera la croûte après la représentation et on redescend directement à Grenoble ».
J'accepte sans avoir trop le choix... La notoriété de Papagalli nous garantit la réception rapide des subventions promises même si la DRAC admet difficilement les dénonciations de contrats avec son affixe en bas de page.
Le paiement au chapeau nous permet d'entrevoir, par contre, de rondelettes recettes sur cette soirée.
One Man Show.
« Non mais dites, on est pas des quand même non ? »
Bernard Bouloud se faufile entre les rangs pour venir nous rejoindre, l'air hilare du Lou Ravi des Contes Provençaux.
« C'est sûr qu'on est pas des quand même ! Décontractez- vous les gars, j'ai trouvé la solution : personne n'ira en cabane et je dirais même mieux : le Père Debaecque et consorts ne toucheront pas un kopeck. Vous pourrez dire merci à Fabius ! ».
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Dura lex sed lex
Maître Borgeaux est le sosie d'Elie Kakou.
Comme en première instance, en appel et en Cassation il vole vers nous dès la fin des hostilités, traversant la salle des Pas Perdus comme sustenté au- dessus des carreaux de marbre ocre, sa robe épousant une démarche gracile soutenue par des sandales monastiques.
« Monsieur le Maire, monsieur le Président, messieurs... Eh oui, la Loi est dure mais c'est la Loi... Il était aisé de défendre mes clients car le préjudice s'avérait limpide au regard de la Cour...
- Certes Maître, certes, mais nous vous avons trouvé un brin... gonflé quand vous avez soutenu que monsieur Debaecque, soucieux du partenariat mis en place avec nous avait tenu à honorer son gîte et son couvert à l'Hôtel le Chalet !
- N'était- ce pas la vérité ?
- Sur une nuitée certainement mais vous avez oublié cher Maître les autres frais en hébergement, repas et autres transports que nous avons assuré au bénéfice de votre client et de ses amis.
- J'ai, pour certains évènements monsieur le Maire, une certaine propension à l'amnésie ; que voulez- vous, comme l'on dit chez nous, à chacun sa vérité... Finis coronat opus et bon retour sur Gresse ».
Dès la fin des cours de ce premier jour de rentrée de septembre nous nous retrouvons pour une réunion du bureau de l'association dans la salle de la Mairie.
A l'ordre du jour le bilan de la saison théâtrale estivale, les poursuites devant le Tribunal de Grande Instance, le renouvellement des contrats des acteurs pour la saison d'hiver et enfin le bilan financier 1994 de « Création Théâtrale à Gresse ».
Bernard Bouloud, en retard comme d'habitude, nous rejoint en milieu de réunion pour nous éclairer sur ces remerciements à faire au plus jeune des premiers ministres de François Mitterrand.
« Je fais court. Nous avons perdu en première instance, en appel puis en Cassation : l'instruction de cette affaire est donc terminée à nos dépends et Guy a reçu il y a quelques jours la Grosse par courrier et par huissier de justice. Nous devons aux plaignants la somme d'environ 200 000 francs si je compte les frais annexes notamment au titre de l'article 700. Combien avons- nous en caisse à ce jour ?
- Toutes factures déduites, 95 950 francs.
- Alors tant mieux car nous ne pouvons pas payer.
- Comment ça ?
- Nous ne sommes pas en mesure de faire face à des règlements obligatoires... Nous allons donc déposer le bilan.
- Comme une société industrielle ou commerciale ?
- Parfaitement, la loi Fabius le permet depuis quelques mois, les associations étant juridiquement comparables dans ce type de cas à des SARL ou des SA. Je vous demande donc de prendre une délibération dans ce sens dès ce soir afin que notre dossier soit instruit par le Tribunal de Commerce le plus rapidement possible ».
La semaine suivante on toque à la porte de ma classe en pleine dictée préparée.
C'est l'huissier du cabinet de La Mure qui vient s'enquérir des 200 000 francs au nom du Peuple Français. Je lui fais par de ma désolation lui expliquant que l'association a déposé le bilan et que le dossier ne devrait tarder à être présenté devant le TDC de Grenoble.
Quelques semaines plus tard nous comparaissons donc devant le Tribunal de Commerce de Grenoble, aux alentours de la Toussaint.
Au moment où je tape les dernières lignes de cette chronique je ne peux m'empêcher de penser à tous les tribunaux que j'ai déjà fréquenté dans le cadre de mes différents engagements associatifs ou politiques : les Prud'hommes en tant que Président de la GET, le Tribunal Administratif pour des problèmes fonciers et le Tribunal d'Instance pour une histoire de chasse en tant que Maire, le TGI pour le litige avec le Maître et ses associés... l' essentiel étant bien sûr de rester éloigné de la Correctionnelle ou des Assises !
Salle des Pas Perdus, attente interminable, appel des assesseurs, installation dans la salle, présentation du dossier.
Le Président :
« Vous possédez donc aux alentours de 100 000 francs en caisse à ce jour ?
- Absolument Monsieur le Président
- Vous pourriez donc faire une nouvelle demande de subvention en 1995 et ainsi, en cas de démarche couronnée de succès, vous acquitter de la somme due devant le TGI et continuer vos activités d'animation l'année prochaine...
- Monsieur le Président, les pouvoirs publics verraient certainement d'un très mauvais œil des demandes de subvention destinées au règlement d'une condamnation... ».
Concertation entre les trois juges.
« Le Tribunal de Commerce de Grenoble prononce ce jour, faute de moyens financiers et en particulier d'actif, la liquidation de l'association « Création Théâtrale à Gresse ».
Jamais probablement des responsables d'association ne se sont autant félicités d'une telle décision ; Bernard Bouloud, rose de plaisir en perd ses convenances :
« Cher collègue, la Loi est dure mais c'est la Loi... Mes clients avaient un bon dossier, atypique peut- être mais un bon dossier... L'huissier de la Mure peut repasser à l'école de Gresse la semaine prochaine, elle ne récupèrera que ceci ».
Et l'avocat glisse dans la pochette de Maître Borgeaux un Bic de couleur bleue.
« Bon retour sur Pézenas et le bonjour à Molière ! ».
La robe de Maître Borgeaux s'envole à nouveau entre les colonnes, les spartiates ne faisant qu'effleurer le parquet ciré du TDC.
Elle se mêle enfin à la longue cape noire du Père Debaecque qui attendait, tapis au seuil du couloir, l'œil plus charbonneux que jamais...
Comme à la fin de « Conte d'une Nuit d'Eté », le manteau du Maître semble taché de sang.
Démétrius : « Je vois le décès mais je ne vois pas le dé. En tous cas c'est un as, car il est tout seul ».
Lysandre : « Alors c'est un as à sein car il se l'est percé ».
Thésée : « Un chirurgien qui le guérirait n'en ferait pas un as saillant ».
Finis coronat opus : « La fin couronne l'œuvre ».
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