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Chroniques d’en haut
La bande du Petit Blond
Cette année-là le Bouif était particulièrement célibataire et vieux.
Nous l’avions suivi, Guy Grillet et moi, sur nos vélos LIBERIA flambants neufs, de la Fruitière jusqu’au Bouchet, mettant souvent pied à terre vaincus par la pente de la route truffée de nids de poule et d’herbes éparses. Non seulement le Bouif ne peinait pas mais allongeait la foulée, rythmant ses phrases au son de galoches cloutées qui n’étaient pas dignes du cordonnier qu’il était confirmant par là le proverbe. Nous adorions l’écouter conter ses aventures, tentant de trier le vrai du faux mais surtout le personnage nous fascinait : dormir dans une chapelle, manger sous d’autres toits, exercer mille métiers l’an… L’aventurier c’était lui, scieur le matin, paysan la journée, tirant du lait le soir le tout au bon vouloir de gressots magnanimes ne lui tenant jamais rigueur d’un travail parfois bâclé ou d’un état éthylique trop prononcé. La récompense obtenue (un sucre trempé dans une gnôle d’un autre temps), nous laissions le Bouif à sa sieste et plongions en sixième vitesse tout à gauche dans le défilé de virages menant à la route principale. La vitesse obtenue en fin de descente était primordiale pour attaquer la montée vers Gresse, laissant sur la gauche les serves de la scierie Martin : j’étais Blek le Roc et ne pouvait perdre la course contre un Rahan, fils des âges pas si farouches que ça. Le dernier pali de la colonie des Cimes symbolisait alors la ligne d’arrivée et un sprint échevelé sacralisait la domination d’un héros sur l’autre avec comme récompense la possibilité de dégommer à la 22 Long Rifle quelques « tasses » en porcelaine qui trônaient sur les poteaux EDF longeant la Gresse.
En fait je n’étais qu’un Blek de pacotille et malgré des trésors d’imagination, avais du mal à rivaliser avec un ami mais néanmoins adversaire autrement mieux accoutré et muni : véritable poignard cranté, ceinture de cuir avec cartouchière, médaille façon or sur la poitrine, carabine à plomb en bandoulière et mobylette bleue à disposition… Je ne pouvais lutter à armes égales avec Guy, simplement muni de mon ridicule couteau en plastique et d’un fusil en bois façon « Au nom de la Loi » avec armement sous culasse en fil de fer ; seule la déflagration de mon canon scié rehaussait le niveau et m’évitait au combat une humiliation quotidienne, le son de la détonation n’appartenant qu’à moi et se ponctuant par un somptueux « ked’zin, ked’zin » à la place des misérables « pan, pan » de mes pitoyables adversaires d’un jour. N’est pas Steve Mac Queen qui veut !
De toute façon, chez les Grillet on pouvait presque tout faire et la Fruitière restait pour tous les gamins de mon âge une sorte d’hacienda dans laquelle les Zembla, Rasmus, Akim, Branco et autres Pétoulet pouvaient prendre vie. Aussi, les devoirs du soir terminés j’enfourchais mon LIBERIA et pédalais à perdre haleine pour retourner jouer dans cette cour des miracles défendue par une dizaine de jars attirés par la chair fraîche de nos cuisses menues : ce premier combat était le plus rude à mener, suivaient alors la visite des cochons et leur odeur épouvantable mais que nous adorions, puis les jeux qui restaient interdits à la maison : construction de moulins dans le ruisseau, démarrage du tube Citroën dans le garage, manipulations de la pompe à essence, tirs à la carabine sur les volatiles passant à proximité… et surtout Le Plan à mettre en place contre « La bande du Petit Blond » qui allait nous envahir comme à chaque début d’été, tuant sans discernement, souillant nos terres et violant nos compagnes. L’appel à défendre la Patrie était prévu pour la fin de semaine dans un lieu tenu secret à l’étage de la grange de Reboul, actuelle habitation de la famille Van Straten…
- Souffle pas, aspire et fais sortir par le nez !
- Je peux pas, je préfère les mentols toussota le petit Greffe.
- Les mentols c’est pas des vraies clopes, rien ne vaut le gris dans du papier roulé. En plus c’est moins cher et on peut en prendre à nos vieux asséna Daniel Grillet. Si tu veux faire partie de la bande il faut cloper, c’est clair ?
- Laisse- le, il pourra pas être chef, c’est tout conclut son frère Guy.
La fumée des cinq cigarettes envahissait une bonne partie de la grange et s’échappait par les deux fenêtres grillagées au moment même où la séance de recrutement et d’initiation se terminait dans un brouillard à couper au couteau. L’assemblée, par cooptation un peu forcée, nomma alors et comme l’année précédente Daniel Grillet chef de bande, son frère Guy adjoint et Christian Greffe, Odile Dambuyant et moi- même soldats de base d’une armée prête à défendre le territoire communal au péril de ses Malabars, Mistral Gagnants, paquets de Kool et autres trésors de guerre achetés ou mieux, conquis à l’adversaire. Soudain un crissement de porte suivi de bruits de pas se firent entendre dans les escaliers vermoulus menant à la salle secrète. Déjà la bande du Petit Blond ? Peu probable. Des parents inquiets et attirés par la présence des vélos au bord de la route ? Possible et gare à l’engueulade… Les clopes furent piétinées en quelques secondes et les cinq héros se figèrent telles des statues dans la pénombre ne pipant mot…
Déboula alors dans la pièce la masse énorme à la voix sourde et rocailleuse du Mille Reboul, revenant du champ avec son cheval et intrigué par les effluves de tabac débordant sur la route, nous enjoignant de foutre le camp de là ce qui fut fait à grand coups de pompe dans les shorts, notre résistance se limitant à éviter les patogaz du propriétaire des lieux et sauter le plus rapidement possible sur nos destriers à douze vitesses.
- Vos parents vont avoir de mes nouvelles ! conclut le Mille.
Nous avions perdu une bataille certes, mais pas la guerre. L’affrontement, le vrai, allait avoir lieu dans quelques jours : il fallait laver l’affront de l’été 1969 !
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Repérages
Le Mousse se cabre à la montée du Chomeil, attelé à trois trinque- balles qui grincent et gémissent aux moindres mouvements du goudron surchauffé sous les limons qui crachent des étincelles. Le brave cheval, la bave aux naseaux, rend les armes quelques dizaines de mètres plus loin sous la maison Daude. Les foins ont commencé plus tôt qu’à l’accoutumée et la parcelle de Faulichère est déjà bien entamée.
- Prends la tavelle et décroche le dernier char !
Les ordres du Père ne souffrant aucune contestation je m’exécute en tentant de décrocher la paire de chaînes liant le dernier char au convoi tandis que mon oncle Gaston fait reculer le Mousse afin de réduire la tension des maillons. Accroupi sous la charge je distingue à travers les rayons de bois et les buches folles Guy Grillet qui chevauche son GIMONDI à grande allure, fondant vers nous en danseuse façon Culbuto, le cadre étant encore un peu trop haut pour lui.
- Ils sont arrivés ! J’ai vu l’ID passer devant la Fruitière, acuchée de plusieurs valises. J’ai bien vu le petit blond, son frangin et les deux cousines… Tartine a l’air d’avoir sacrément grandi !
- D’accord, on se retrouve tout à l’heure. Je finis de décharger et de râteler avec le Père et je vous rejoins là où tu sais…
- Que je ne vous retrouve pas au moulin du Mille Reboul et trouvez un autre endroit pour vos bêtises tonne le Père…
Enfin, le grand jour est arrivé. La vengeance est un plat qui se mange froid et même la chaleur estivale ne pourra contrarier notre digestion. Rendez- vous est pris après les baragnes au Four des Martin, derrière les palis du jardin du Mimi, face à l’hôtel Le Chalet.
Daniel a sonné la mobilisation générale et à sept heures du soir le groupe est au complet, accroupi au milieu des groseilliers. L’ ID 19 est garée contre le mur à l’ombre des deux immenses sapins qui encadrent l’entrée du restaurant. Toujours la même voiture break vert pomme avec l’affixe « TAXI langon1 » trônant au- dessus du pare- brise, déjà débarrassée de ses bagages, conservant simplement les trois barres de toit liées par une multitude de sandows multicolores… La nuit venue ils seront notre première prise de guerre.
- Ca y est, ça sort de la pension, faites gaffe !
Dans une synchronisation parfaite nos cinq silhouettes, sous les ordres de Daniel, se tassent contre la barrière de bois, accompagnant le mouvement de main de leur mentor et laissant leurs seuls couvre- chefs dépasser du muret. Les parents du petit blond, la cigarette au bec sont déjà vêtus de blanc, un blanc immaculé, tenue de soirée obligée pour une promenade d’avant dîner dans le village qui les verra écumer les bistrots de chez Mickey, Mouttet et Rochas, le retour se faisant par la rue des Pétunias, devant ma porte, ultime provocation de parisiens déjà chez eux !
- Attention voilà Tartine… Pfff, elle a changé hein ? Au niveau des seins surtout…
Les trois garçons confirment par un hochement de tête et quelques gloussements le diagnostique du chef de groupe qui, compte- tenu de son âge, est le mieux placé pour constater les changements hormonaux survenus…
- Pfff… Vous êtes vraiment nuls siffle Odile.
N’empêche que la cousine du petit blond est devenue en quelques mois une vraie jeune fille. Seules ses longues jambes longilignes semblables aux ressorts du personnage de bandes dessinées trahissent encore un état de pré- adolescence largement compensé par le port d’un mange- disque rouge crachant le dernier tube des Beatles encore inconnu à Gresse… Suivent ensuite sa petite sœur, sorte de chabrue toujours aussi vilaine et antipathique dans sa robe Vichy délavée et enfin, le petit blond, cheveux en brosse, short à carreaux, bracelet de cuir et baskets montantes, mâchouillant déjà un MALABAR…
- Il n’a jamais su faire des bulles ce con-là pouffe le Christian.
- Il achète des MALABAR uniquement pour les tatouages confirme Odile.
- Chut ! Vos gueules ! Ils sortent de la cour…
Tartine ouvre la voie se dandinant en mesure sur la musique nasillarde de son sac à main musical suivie de sa sœur et du petit blond les parents fermant la marche. Ils remontent vers l’Eglise, passant à deux mètres de nous sans deviner notre présence. Cette proximité nous permet de pointer les tâches de rousseur de la petite peste, de distinguer la poitrine désormais évidente de sa grande sœur mais également… les éclats dorés de la chaîne de cou du petit blond à laquelle est suspendue LA médaille de Rahan, lâchement subtilisée à Guy lors de la bataille de Bram Fam l’été précédent !
- L’enfoiré, il nous provoque le premier jour !
- L’emportera pas au Paradis…
- C’est classe quand même ces mange- disques non ?
- Ta gueule Odile !! On n’est pas là pour leur faire des compliments… Guy, débrouille- toi pour récupérer comme l’an dernier des COBRA à l’épicerie. Demain ils auront de quoi perdre le sourire. Et surtout n’oubliez pas les mèches et les briquets !
Opportunément Monsieur Laurent, le « voyageur », était passé à la maison quelques jours auparavant avec ses mallettes chargées de trésors, des souvenirs comme l’on disait, destinés aux touristes en mal de Gresse. Ses caissons molletonnés à armature en bois s’ouvraient comme des écrins sur des charnières laitonnées accessibles avec une petite clé accrochée à la barrette de sa cravate… Chaque compartiment révélait alors ses surprises : chamois collés sur un caillou scintillant, pipes décorées, porte- clés avec une photo du Grand Veymont, chalets de bois faisant office de thermomètre et baromètre, d’autres façon cendriers laissant la fumée d’une cigarette ressortir par la cheminée… L’heure était alors à la « commande » à travers d’interminables discussions entre ma mère, ma tante Hélène et le voyageur qui savait y faire mêlant promotions fantastiques, prix dérisoires et bénéfices à venir prodigieux… le tout couronné d’un cadeau de la maison, une bouteille de Génépi de chez Dolin à Chambéry. Vers les vingt heures, Monsieur Laurent parti, s’entassait sur la table de la cuisine un monticule d’objets disparates qu’il fallait trier, étiqueter moyennant une multiplication du prix d’achat par 1,50 (j’étais chargé d’effectuer les multiplications sur un bloc Rhodia) le Père revenant de la litière pestant contre le trop grand nombre d’articles achetés mais surtout contre le retard pris pour le repas du soir sacralisé aux dix- neuf heures tapantes.
Restait alors, après le dîner, à disposer de la meilleure façon les souvenirs dans la vitrine en laissant de côté les artifices du 14 juillet, chandelles GALACTOR, feux de Bengale et autres pétards dont je me devais de subtiliser une partie, obéissant par là aux ordres de Daniel… Les munitions récupérées, je montais à grandes enjambées dans ma chambre pour planquer les COBRA dans mon lit en attendant de livrer la précieuse cargaison le lendemain à mon chef de groupe.
La nuit promettait d’être longue… Quelque peu honteux de cette rapine, ma pseudo culpabilité était immédiatement compensée par l’excitation liée à la future opération « bouses de vache » version 1970 ! J’avais du mal à trouver le sommeil tâtant fébrilement et de façon régulière sous mon oreiller…
Les deux boîtes de pétards COBRA étaient bien là ensachées dans leur papier rouge, un reptile menaçant les surveillant de sa longue langue fourchue.
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Bouses Attack
Mes deux tantes Marguerite et Thérèse assuraient deux missions principales à chaque fenaison : la préparation des repas et chaque matin et soir la mise au champ des treize vaches du Père sans compter la chèvre et les biquets. Les animaux descendaient alors vers les Vorzes ou Faulichère, belles parcelles déjà fanées en bord de route accompagnées de l’une des tantes et du « petit patron » (c’est le surnom que me donnait affectueusement mon oncle Albert). Emprunter la route départementale n’était pas une sinécure même si la circulation automobile était beaucoup moins importante qu’aujourd’hui ; restait tout de même à encadrer le troupeau en tête et à queue avec l’aide de Flakie un beau corniaud efflanqué un brin psychotique qui avait déjà mordu la moitié de la population locale ainsi que la totalité du cheptel ovin et caprin. Le chien avait les défauts de ses qualités et si quelques excès pouvaient lui être reprochés il assurait la maîtrise du troupeau avec une efficacité redoutable, répondant aux ordres de ses maîtres avec une docilité remarquable.
- Tei, tei Flakie ! Tei la vache !!
Le chien s’active alors immédiatement, contournant les animaux en retard et les mordillant aux antérieurs afin que ceux- ci réintègrent le troupeau abandonnant, le stress aidant, quelques belles bouses bien fraîches au milieu de la route… Le hasard faisant parfois bien les choses je me vois obligé ce matin là de tancer la Muguette et la Papillone pile devant l’entrée de l’Hôtel le Chalet les deux vaches se laissant alors aller à déféquer à trois pas de la sortie de l’établissement nous fournissant la matière première indispensable à notre prochaine attaque nocturne !
Arrivés à destination quelques minutes plus tard au pré de Mme Joguin (la propriétaire de Faulichère) nous nous installons avec ma marraine à l’ombre des noisetiers principaux pourvoyeurs d’essences pour nos arcs et flèches. Pendant que Thérèse s’affaire à son tricot je joue les TARZAN afin de récupérer les plus beaux baliveaux, les écorçant et les sculptant avec mon OPINEL N° 10. Reste alors à bander l’arc à l’aide d’une ficelle à rôti pour obtenir une arme de premier choix…
Tremble Petit Blond ! L’heure de la vengeance va bientôt sonner !
Une pétarade de brelle bleue me sort immédiatement de mon délire belliqueux. Guy remonte le champ dans un concert de fumées en tenant le guidon bracelet de sa MOTOBECANE d’une seule main serrant dans l’autre un fagot de flèches emplumées.
- Salut ! Je viens de les passer à la meule, elles sont hyper pointues. Il y en a une vingtaine en tout.
Nous possédons à l’époque un secret de fabrication pour nos flèches en utilisant des baleines de parapluie de berger, ces grands parapluies bleus de nos grands- pères : longues, effilées, incassables, elles sont l’arme absolue, pouvant transpercer un sac de blé à cinquante mètres… Impatient de tester l’une d’elle je prends la position des archers de Bouvines tirant de toutes mes forces sur l’empennage sans viser un objet ou une direction précise.
- Regarde bien Guy, ça va envoyer !!
Prenant une profonde respiration je ferme un œil...Soudain la flèche s’échappe de mes doigts, fuse vers l’avant et s’envole traçant dans le ciel une courbe parfaite planant une bonne dizaine de secondes… avant de se ficher dans le fanon de la Muguette qui rumine paisiblement entre deux frênes ! La pauvre bête se met à meugler, secouant sa tête en tous sens afin de se séparer de la tige de métal qui lui traverse le dessous du cou. Elle rue, saute, trottine, charge le Flakie qui tente de la ramener vers ses congénères…
Heureusement Thérèse est déjà remontée à l’épicerie pour donner la main à l’arrivée du courrier.
Reste à isoler la Muguette, la calmer et lui ôter l’objet contondant. Nous passons ainsi, Guy et moi, deux bonnes heures à poursuivre la malheureuse, montant, descendant, traversant Faulichère en tous sens au cul de la pauvre bête sans jamais réussir à la dompter et lui enlever l’objet du délit ! Découragé et à bout de forces je me résigne, les douze coups du clocher sonnant et Guy étant rentré sur la Fruitière, à rentrer à la maison la tête basse en priant pour ne pas tomber sur le Père… Peine perdue, celui-ci m’attend comme à l’accoutumée devant la porte de l’écurie… Il passe en revue la chèvre, ses biquets, les douze premières vaches… la Muguette ornée de son dard fermant la marche.
Ma bonne éducation m’interdit ici de rapporter tous les propos de mon cher papa… Je peux vous confier que je pris une rouste qui, si méritée qu’elle put être, me laisse encore aujourd’hui des souvenirs émus et cuisants au niveau de mon arrière- train !
Consigné dans ma chambre une bonne partie de l’après- midi à cause de l’orage et de mon comportement délictueux je sieste paresseusement quand la musique du mange- disque de Tartine me parvient aux oreilles ; celle- ci remonte la Rue des Pétunias… en compagnie d’Odile ! Accoudé à la fenêtre je ne peux pas le croire ! Odile qui pactise avec l’ennemi et cède aux sirènes de cette maudite boîte à musique, vendant son âme au Diable pour deux minutes cinquante de bonheur… Il me faut en informer d’urgence le reste de la troupe.
- T’affole pas petit père, c’est pas le seul souci qu’on a. Non seulement l’Odile joue les vendues mais Furax est arrivé par le car aujourd’hui ; il loge avec ses parents chez Mouttet, aux Moineaux, avec leur satané fennec.
Je regarde Christian avec stupéfaction… L’affaire se complique désormais. Le dénommé Furax est le cousin du Petit Blond, son père est commissaire de police à Paris et sa mère une dépressive que l’air de Gresse serait censé aider et soulager. Il fait un bon mètre quatre- vingt et ne se rase plus depuis la sixième : en clair il nous fout la trouille… Ne venant en vacances qu’un an sur deux nous espérions nous passer de lui cet été 70 ; il faudra faire avec et adapter notre stratégie : éviter à tout prix le combat frontal, passer d’une guerre de position à une guerre de mouvement, harceler jour après jour l’adversaire et surtout ne pas se faire choper par la bête… qui a la réputation de ne jamais faire de prisonnier.
- On se retrouve où ce soir ?
- Dans le passage du château vers six heures et demi avec les Grillet.
- Pense aux COBRA !
- OK Christian, pas de problème… Je viendrai avec la provision de BOUNTY.
Assis en tailleur dans la vieille calèche du Mille Mouttet nous avons le choix entre une mauvaise cigarette et un sac de chocolats et sucreries provenant directement du producteur aux consommateurs via l’épicerie familiale. Daniel tire sur sa GITANE en expulsant des ronds concentriques qui vont se perdre entre dans les poutres surplombant le montoir de la grange.
- On va faire comme au 14 juillet de l’an dernier : une mèche lente et une mèche courte avec cinq COBRA chacune. Guy, tu iras les poser dans les bouses pendant que mon frère fera le tuss en choisissant bien les plus fraîches. A mon signal Christian ira les allumer. Attention, ni trop tôt ni trop tard ! Des questions ?
- Et Furax ?
- Il vient juste d’arriver… M’étonnerait qu’il sorte ce soir.
- Et s’il pleut ?
- On reporte l’opération.
Le Veymont ne met pas son chapeau, les routes sont terre et le temps est de la partie. De retour à la maison je m’affaire dans le secret de ma chambre fermée à double tour à la confection des mèches en sacrifiant quelques pétards de base pour en récolter d’un côté la poudre et de l’autre les fils tissés enduits de phosphore. La plus lente faite de plusieurs mèches reliées doit atteindre le demi- mètre soit un délai avant explosion d’une vingtaine de secondes, la plus courte laissant la moitié du temps à l’ artificier, la poudre elle servant d’ultime recours en cas de problème de long feu. Mon paquet sous le bras je tente alors une sortie discrète par la porte de l’arrière cour sans oublier la grosse boîte d’allumettes et la goulotte en plastique qui contiendra la poudre pure menant à l’explosif de la dernière chance… Le soleil s’abrite au dos de Berrièves quand le Christian me rejoint au Four des Martin.
- Tu as tout le matos ?
- Pas de problème, les mèches, les COBRA, la poudre et la goulotte.
- Et les bouses ?
- De la première fraîcheur et contre les palis.
- Super, y’a plus qu’à attendre les Grillet !
- Et Odile ?
- Faut plus compter sur elle, elle fricote avec Tartine et Furax salade de museau comprise…
Le commissaire tient fièrement en laisse son fennec en sortant de l’Hôtel le chalet suivi de son épouse et de la famille du Petit Blond au complet. La tournée des Grand Ducs peut commencer nous laissant tout le temps nécessaire pour la mise en place de l’opération. Les parisiens passent le bassin et déjà je m’affaire à déposer avec mille précautions la première mèche au creux du fossé qui sépare les groseilliers de la bouse de la Muguette, reliant celle- ci à la botte des cinq premiers COBRA. Daniel me tend alors à travers les palis la seconde partie des explosifs que je dispose avec une précision millimétrée au centre des résidus laissés par la Papillonne qui n’a pas fait les choses à moitié. Enfin, quelques mètres plus haut, Guy me fait parvenir la goulotte dans laquelle il a versé la poudre pure devant alimenter un ultime feu de Bengale du plus bel effet…
Je pense au Père rageant pour mon retard au dîner familial… mais le jeu en vaut, ce soir, la chandelle… La nuit enveloppe progressivement les quatre artilleurs, les bruits se font plus rares exceptés les rires et conversations nous parvenant de la pension de l’autre côté de la route. Heureusement, ni chien, ni chat, ni personne n’est venu piétiner le dispositif diabolique qui attend la bande du Petit Blond. Guy, accroupi derrière la porte du Four, surveille de retour des parisiens qui ne saurait tarder… Soudain un son familier semble parvenir à nos oreilles de Sioux… Le mange- disques ! Se détachent alors les silhouettes de Tartine, Furax et Odile, bras dessus bras dessous et clops au bec qui déambulent au rythme d’une musique de zazous.
- Merde Daniel, qu’est-ce qu’on fait ? souffle le Christian.
- Priorité au Petit Blond, on laisse passer…
Nous retenons notre souffle. La chance est de notre côté. Tartine s’amuse à grimper sur le muret de l’hôtel en esquissant quelques pas de danse tandis qu’Odile et Furax se bécotent tendrement en évitant les bouses fraîches laissant par là notre dispositif intact. Leur idylle se poursuivant en direction du pont de la Planche, Tartine abandonne les tourtereaux et reste seule, assise et songeuse face à nous passant son 45 tours d’une face à l’autre.
- On va finir par se faire repérer, peste le Daniel.
- Tuss ! tuss ! Y’a le Petit Blond qui déboule avec toute la smala ! chuchote le Guy.
- Pt’it Greffe, c’est à toi de jouer à mon signal…
Le Christian se tient prêt entre les groseilliers, l’allumette calée contre le grattoir.
Le museau du fennec passe la porte du Four des Martin suivi quelques secondes plus tard par le Petit Blond entouré des quatre adultes…
- C’est bon Christian, envoie la purée !
Le Pt’it Greffe gratte son alouf et la dispose sous la première mèche qui s’enflamme et commence aussitôt à se consumer.
- Impec, la deuxième… MAINTENANT !
La mèche courte prend feu à son tour et traverse en fumant le fossé tandis que le commissaire et sa femme arrivent au niveau de la bouse de la Muguette. La déflagration des cinq COBRA transperce la nuit tombante. Une gerbe de merde jaillit du sol, recouvrant les pantalons, robes et chemises du couple infortuné tandis que le fennec couine en tournant comme une toupie au bout de sa laisse. Les cris et les injures du commissaire sont de suite couverts par le bruit assourdissant de la seconde explosion signée Papillonne qui ratisse large au niveau des baskets montantes du Petit Blond, crépi jusqu’à la tête ses parents compris !
- Ils sont lààà ! Dans le jardin, je les ai vuuus ! crie Tartine qui trépigne hystériquement sur le muret d’en face.
- Allez, feu de Bengale et on se casse fissa !
Le Christian craque une dernière allumette devant la goulotte remplie de poudre. En une fraction de seconde la troisième bouse s’embrase, pétaradant et déversant une multitude d’étincelles vertes et rouges dans le ciel, éclairant et enfumant des parisiens hébétés qui, mouchoirs à la main, tentent en vain de comprendre…
Courant à perdre haleine nous sommes déjà loin.
Les Grillet, contournant le jardin par le Sud ont rejoint leur Bleue garée contre la grille des Ben Cara et roulent à tombeau ouvert vers la Fruitière tandis que Christian et moi remontons le village par le pied de Bram Fam avant de retrouver la Rue des Pétunias. Nous nous séparons d’une frappe confraternelle dans le dos satisfaits du travail bien fait en tentant de retrouver une partie de notre souffle. Le néon extérieur du magasin est toujours allumé et c’est plutôt bon signe.
La porte de l’épicerie encore ouverte m’attend.
Le Père aussi…
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Vendetta
- UNIQUEMENT au 14 juillet !! Est- ce que c’est compris ??
Je ne pipe pas mot le nez dans ma salade verte, œufs et autres tomates.
- C’est pas si grave… Ils peuvent quand même s’amuser ces petits…
- Oh, vous Hélène, occupez- vous de ce qui vous regarde. D’ailleurs ils viennent d’où ces pétards ?
- C’est moi qui les ai donnés aux gamins en leur disant de bien faire attention…
Le sacrifice de la tante Hélène pour ses « petits » était un classique du genre. Elle n’avait jamais eu d’enfant avec le Tabert et reportait depuis ma naissance toute son affection sur son neveu et Pierrot, le fils du Mimi et de la Lili. Abusant de sa gentillesse et de sa générosité nous nous étions d’ailleurs fait offrir pour cet été 70 une magnifique tente LAFUMA qui pourrait, le cas échéant, nous servir de camp de base rapport au Petit Blond…
Le Père n’en croit pas un mot et clôt la conversation par un claquement de porte défaitiste.
- On va écarter à 10 heures avec Gaston et Albert. Tu vas avec eux !
Sanction minimale pour une maxi bêtise… Je m’en sors bien encore une fois et arrivé au champ m’acquitte de ma tâche avec courage et application à grands coups de fourche, dispersant avec mes oncles le foin trempé par l’averse de la nuit aux quatre coins de Barrioulère. Le travail est difficile et bien peu valorisant car répétitif et soumis aux caprices du temps. Le Père qui a été chercher la faneuse aux Vorzes nous rejoint avec le Mousse aux douze coups de midi alors que le ciel se charge et menace à nouveau.
- Qu’en penses- tu Gaston, on racuche ou on laisse comme ça ?
- Ca devrait tenir… En mangeant vite on peu faire deux charges en début d’après- midi.
- Bah ! On va racucher à deux va ! C’est plus sûr. Albert tu donnes et Guy fait la charge. Gaston et moi on remet en baragnes.
Le Gaston devinant la manœuvre vaine s’exécute sans entrain. L’Albert a déjà levé plusieurs cuches.
Les gros taons se font de plus en plus agressifs et bravent l’émouchine du cheval lui perçant le cuir de leurs mandibules tandis que les petits gris s’obstinent en raids massifs sur les faneurs. Le rythme des fourches s’accélère, Albert alimente le char vétuste à la volée, me noyant sous celles- ci pendant que le Père et mon oncle ramassent le plus rapidement possible le foin… consciencieusement écarté précédemment.
En vain. L’agitation des insectes n’annonce rien de bon sauf l’orage. En quelques minutes Berrièves se coiffe d’un superbe cumulonimbus, ses roches noircissent, les grondements sourds s’avancent et les premières gouttes tièdes fondent sur nous en une radée aussi dense que prévisible. Reste alors à couvrir le Mousse, bâcher la charge et nous réfugier sous celle- ci, allongés sur le dos, silencieux, humant ces parfums uniques et complexes montant de la terre noyée. Je m’amuse, à chaque coup de tonnerre à compter le nombre de secondes séparant le son de l’impact de l’éclair…
Encore aujourd’hui, à chaque averse estivale, me reviennent en souvenir ces fulgurantes effluves…
La pluie cessant le retour en DAUPHINE se termine pour moi au pont de la Fruitière, mon oncle Albert m’autorisant à sauter un repas en me laissant rejoindre Daniel et Guy pour un indispensable briefing autour d’une tartine de bon beurre salé préparée par Mme Grillet. L’opération Bouses Attack s’avère être un succès total dépassant nos plus folles espérances : le bombardement a atteint le cœur de cible avec quelques dégâts collatéraux qui ne nous déplaisent pas. La nécessité de nous faire oublier pendant quelques jours va de soi : pas de provoc individuelle, pas de balade en solo en brelle ou à vélo ni de visite à la maison Bec, le QG habituel du petit Blond. Seule ombre au tableau, la défection d’Odile passée à l’ennemi et dont il faut bien étudier le cas.
- Comme dans COLOMBA, elle doit payer, d’une façon ou d’une autre !
Daniel sort ses maigres lettres suite à un cours de français qu’il a pour une fois suivi sur MERIMEE lors de l’une de ses rares apparitions au collège…
- Qui c’est cette COLOMBA ?
- Une fille corse qui a vu son père tué par la bande des BARRICINI et qui veut le venger.
- Alors elle le tue aussi ?
- Mais non frangin, elle demande à son frère ORSO de le faire, les filles ça tue pas.
- Et ça se finit comment ?
- L’ORSO dessoude à coups de fusil les deux fils de BARRICINI.
- On va quand même pas dessouder l’Odile ??
Je me voyais mal, quoiqu’elle ait fait, participer à la mise à mort ne serait- ce que symbolique de l’Horpie (surnom donné à la félonne) mais approuvait le fait qu’une petite leçon ne pourrait lui faire de mal. Nous nous quittâmes sur cette condamnation par Contumace, convenant d’un rendez- vous le lendemain en fin de journée pour un montage collectif de la guitoune de la tante Hélène sur notre pré carré de Bram Fam.
Le temps est revenu au beau, la lourde chaleur de juillet aussi .
Tôt le matin les fenaisons reprennent de plus belle chez les Freydier, Martin, Girard dit Daude et Girard dit Gesse… Le Christian passe sa journée à taquiner la truite, les Grillet à mécaniquer et l’Horpie et Furax à roulasser dans les rues en se bécotant tendrement tandis que je décharge avec mon cousin une bonne demi- douzaine de trinque- balles dans l’avaloir béant du TURBO, remonte foin à air actionné par un vieux moteur BERNARD. Le passage de la faneuse tirée par le Mousse conclut cette journée de labeur. Une douche réparatrice et les cheveux encore humides je retrouve comme convenu Daniel, Guy et le pt’it Greffe dans l’arrière cour de l’épicerie pour convoyer l’intendance au sommet de la colline.
En file indienne et chargés comme des mules la montée du Calvaire coupe court à toute discussion : nous plions sous la charge des toiles, piquets, sardines et accessoires divers. Heureusement les premiers pins rencontrés offrent un beau planet pour la mise en place de notre camp retranché. Bram Fam tient son appellation de l’époque de la peste noire dans les années 1340 : les premiers habitants montaient alors sur ce monticule qui domine le village, priant et espérant quelques récompenses matérielles ou spirituelles de la part du Seigneur. Nous, nous n’en demandons pas tant. Le site est parfait pour surveiller les mouvements de l’ennemi et pour tenter quelques attaques surprises tout en permettant une retraite rapide dans nos chaumières en cas de besoin. En moins d’une heure la LAFUMA est dressée et recouverte de branches. Lors d’une seconde ascension nous acheminons le reste de l’intendance, armes, victuailles, eau potable ainsi que quelques revues émoustillantes qui ne sont pas encore de notre âge. La nuit tombante, réunis en demi cercle et tirant avec avidité sur nos clops nous nous offrons quelques instants de repos observant NOTRE village s’endormant à nos pieds. A la jumelle Daniel observe les deux sœurs du Petit Blond assises au bord de la Gresse qui s’amusent à faire des ricochets tandis que celui- ci s’essaie, à l’aide d’une crémaillère rouillée, à la montée du drapeau des parisiens, vieux tee-shirt rouge et bleu affublé en son centre d’une ridicule Tour Eiffel.
Avant la fin du mois l’horrible oripeau sera entre nos mains, foi de gressots…
- C’est l’Odile que tu cherches ? Elle est sur le banc du Pont de la Planche avec son tourtereau.
Le Bouif sait toujours tout et surtout au bon moment… Je le remercie pour le renseignement, grimpe sur mon LIBERIA et rejoins à toute vitesse le reste du groupe qui m’attend dans la calèche du Mille Mouttet. Encore une journée sans foin le baromètre n’en faisant qu’à sa tête. Quadrillant de façon méthodique la superficie communale nous sommes enfin parvenus à localiser l’Horpie sur la route d’Uclaire sans pour autant lui mettre la main dessus, accompagnée qu’elle est par ce balourd de Furax.
- Il faut éloigner le grand con… Guy et Christian, prenez vos vélos et planquez- les derrière le transformateur. Vous approcherez Furax à pieds. De loin il va vous voir venir. Là vous le traitez de tous les noms pour qu’il vous parte après…
- Et il nous saute dessus et nous met une bonne tabase !
- Pas si vous remontez à temps sur vos biclous ! Il est à pinces, il ne pourra JAMAIS vous choper.
- Ouais… Et vous pendant ce temps ?
- On s’occupe de l’Horpie et on la monte à Bram Fam.
Le chef a l’air convaincu et convainquant… Je n’en mène tout de même pas large, le Christian non plus.
- Et on se retrouve où et quand ?
- A la tente. Vous faites le tour par les Perrins et vous nous rejoignez dès que vous pouvez. Si ça tourne mal, repli sur la Fruitière et vos barraques.
Je descends de la calèche le cœur serré et les jambes flageolantes. Le pt’it Greffe n’est pas en meilleur état. Nous enfourchons nos vélos avec précaution en vérifiant pour une fois leur bon fonctionnement, sachant qu’un simple saut de chaîne peut nous être fatal. Le Christian enlève même son « moteur », petit morceau de carton fixé entre les rayons qui est censé imiter le bruit d’un vrai moteur thermique et qui ne pourrait que le ralentir… Tandis que nous approchons du transformateur électrique nous distinguons sur les hauteurs Daniel et son frère accroupis au détour de Bram Fam, prêts à fondre sur l’Odile. Les biclous sont à présent bien calés côte à côte dans le sens du retour. Les premiers pas sont les plus difficiles, nous donnant l’impression de marcher sur des oeufs. Nous progressons de quelques mètres, le cou étiré et la tête en coin pour distinguer à présent, à la sortie du virage, le couple qui a quitté son banc et qui vient dans notre direction. Un jet de lance- pierre nous sépare du barbu dégingandé. Tels les DUPONT nous stoppons net. Nous aurions dû réviser quelques insultes de base… Le pt’it Greffe ose l’ouvrir en premier, joignant ses mains en cornet autour de sa bouche…
- Hé ! Salut parigo tête de veau !
Furax lâche la taille de l’Horpie, nous pointe d’un doigt menaçant et semble interroger l’Odile. Je me lâche à mon tour sans originalité…
- Parigo tête de veau, parisien tête de chien !!
Loin de nous courser Furax reprend tranquillement sa dulcinée par le cou, nous jette un regard dédaigneux et feignant l’ignorance engage un demi- tour en direction du Pont de la Planche. Il nous prend pour des merdeux ! Pour des moins que rien ! Nous passons pour des caves !! Pressant le pas nous nous rapprochons et engageons les véritables hostilités…
- Z’ont pas de couilles à Paris ?
- Hé, badjoula, on te parle !
- Sibour, mal rasé, plaoutra !!
Pas de réaction.
- Les pétards et la merde de l’autre soir… C’est nous !!
Réaction.
Furax pivote d’un coup, déploie ses grandes guitares et fond vers nous. Les enjambées sont énormes. Il éructe et vocifère. Coursés par le Diable en personne nous ne pourrions fuir plus vite. Tandis que nous nous rapprochons du transformateur l’ombre de Furax nous enveloppe déjà… Il n’est plus qu’à un souffle de nous… Crochet à droite, empoignade des biclous, saut raté sur la selle et pression sur les pédales… Tout se déroule comme dans un film nonobstant la douleur irradiant nos roubignoles endolories par leur choc sur le cadre alu. Furax tente dans un ultime effort d’agripper un de nos porte- bagages. Raté. Il pique du nez et s’étale au beau milieu de la chaussée !
Nous pouvons alors entreprendre, en danseuse, une glorieuse montée de la fontaine du Sarret laissant derrière nous un pantin désarticulé se rafraîchissant accoudé au porte bidon du bassin des Magnes.
Odile est saucissonnée à un frêne les mains dans le dos, le reste du corps enlacé par la demi- douzaine de sandows récupérés sur les barres de toit de l’ID 19. Les Grillet sont déjà à l’ouvrage.
- Allez, arrêtez, ça gratte… Vous êtes vraiment des nuls !
- On le sait Horpie tu nous l’as déjà dit.
- Je vais gueuler je vous préviens !
- Ne te gêne pas, d’ici personne t’entendra…
La suppliciée est déjà clafie de traces d’émouchine sur le visage genre peintures de guerre indiennes et sa chemisette est remplie de gratte- cul jusqu’au bas du dos. Elle proteste de son innocence, se tortille, appelle à l’aide. Nous sommes des Torquemada en culotte courte et au cœur de pierre pratiquant le supplice de la Question, sans état d’âme. Après tout elle n’avait qu’à pas commencer. L’Inquisition c’est nous ! Odile se met à pleurer. Malaise.
- OK, OK, on arrête… Que ça te serve de leçon…
Daniel replace la plume de corneille dans le pot d’émouchine et referme celui- ci d’un bon coup de pied sur le couvercle tandis que je m’affaire à détacher les sandows qui entravent les pieds de l’Odile. Le Christian, lui, s’occupe de libérer l’Horpie de ses gratte- cul. Jeanne d’Arc s’est calmée et renifle tête basse.
Soudain des sifflements. Une grêle de billes d’acier s’abat sur nous. Le Petit Blond et Furax, planqués derrière une tchussa nous ont en ligne de mire et nous ajustent méthodiquement avec leur lance- pierre. Guy en prend une en plein visage. Le verre droit de ses lunettes éclate sous l’impact. Nous nous allongeons dans le clapier face contre terre rampant comme des crabes afin de trouver le meilleur abri possible. Un court moment de répit suivi de cris stridents : les parisiens passent à l’abordage, bâton en main !
C’est la mêlée à grands coups de bastonnade, de coups de pieds et de poing dans la gueule. Nous luttons à quatre contre deux… mais Furax en vaut dix… Je reçois un violent coup de tavelle sur la cuisse qui m’oblige à quitter la table des réjouissances à cloche- pied en grognant de douleur. Malgré son courage au combat notre chef ne peut contenir les assauts d’un Furax déchainé et revanchard. Le pt’tit Greffe passé à la moulinette est hors jeu et se contente, hébété, de maintenir à la taille son short en cuir déchiré tandis que Guy et le Petit Blond s’étripent en couinant… Il nous faut renoncer, Furax va nous laminer… Les Torquemada se transforment rapidement en armée de Bourbaki. Daniel sonne la retraite. Nous dévalons Bram Fam à une vitesse vertigineuse poursuivis par les deux têtes de veaux. Nos jambes emportées par l’élan ne semblent plus sous contrôle, s’entrecroisent au gré des taupinières et Guy part en vrille dans une roulade sans fin. Il parvient à se relever mais les baskets montantes du Petit Blond font merveille… Il nous rattrape sur le replat… avant d’être fauché en plein élan au niveau de la jugulaire par le fil de fer du parc à vaches : sa course s’arrête net, ses jambes, comme dans un ralenti de cinéma montent en ciseau, passent au- dessus de sa tête et tout son corps effectue alors une superbe roue arrière aussi improvisée qu’involontaire ! Le Petit Blond est capo sur le dos les mains au tour du cou à la recherche de l’air manquant. Furax, moins mobile et moins rapide le rejoint en haletant quelques secondes plus tard.
Ce court répit nous est salutaire et nous permet de rejoindre l’arrière- cour de l’épicerie. Saut au- dessus des cagettes de légumes au milieu des poules épouvantées, traversée du tas de fumier et plongeon sous le balcon pour rejoindre la porte de la cave. Celle- ci franchie je tire derrière moi la lourde tracoule.
Sauvés ! Immobiles dans la pénombre nous guettons par l’imposte l’éventuelle arrivée des assaillants tout en comptant nos plaies… Le bilan n’est guère brillant.
- J’ai mon tyrolien en lambeaux gémit le Christian, je vais me faire tuer en rentrant...
- Mais non corrige Daniel le visage tuméfié, elle est bonne pâte ta mère, elle dira rien.
- Pas comme le Maurice. Quand il va savoir que j’ai cassé mes loutches…
Le bleu me couvre à présent la moitié de la cuisse. Je rassure le Guy en lui rappelant qu’il lui reste tout de même un verre et qu’il saura trouver une explication suffisante avant d’arriver à la Fruitière…
- Tuss, ils arrivent ! souffle le pt’it Greffe…
Les deux têtes de chien sont dans la place, enjambent les cagettes et fouillent méthodiquement les moindres recoins écartant de leurs bâtons les assauts héroïques du vieux coq de la ferme. Ils poussent la porte de la remise, inspectent les lieux sans succès, font de même avec le poulailler et se dirigent à présent vers notre cache…
- Putain, on est cuits…
La tête de Furax apparait dans l’imposte coupant le maigre flux de lumière. Dos contre les casiers de Clapion et de Kiravi nous retenons notre souffle. Le Petit Blond tente de passer son bâton entre le mur et la porte afin de faire céder la tracoule. Celle- ci est en piteux état et ne tiendra pas longtemps… Il pousse des rainées tant il force. Puis un cri… suivi d’un râle de douleur. Le Flakie lui a entrepris son short à carreaux et tient maintenant dans sa gueule un bon quartier arrière de parisien. Furax tente de le faire lâcher à grands coups dans les flancs mais l’animal se retourne contre lui et enserre son mollet de ses mâchoires puissantes… Les parigots battent en retraite, poursuivis par notre sauveur d’un jour et disparaissent toutes voiles dehors derrière le jardin des Martin laissant dans la débandade tavelles, lance- pierre, sacs de billes et roulements intacts.
Nous sortons discrètement de la cave et récupérons les trophées dispersés aux quatre coins pour rejoindre la place via le passage de chez la Jeanne Martin.
- Qu’est- ce que vous foutez là encore ?
Notre patrouille se cogne contre la brouette du Père qui revient de fourmonger… Je plaide une cueillette de cagettes qui pourrait améliorer le confort de notre tente de Bram Fam. Le Père n’est pas dupe de notre état et nous conseille de rentrer dans nos foyers sans en rajouter. Les GRILLET et le Christian ne se font pas prier les premiers sautant sur leur Bleue, le second remontant piteusement la Rue des Pétunias en tenant ses brailles...
Les deux lance- pierre sous le teeshirt et les billes d’acier dans le slip j’essaie de claudiquer le moins possible en traversant le magasin et ignorant les questions de la tante Hélène je rejoins avec difficulté la salle de bain à l’étage. Ma cuisse vire au violet et ne supporte même pas les embruns de la douche…
Quelle journée !
Furax aux fesses, l’Horpie au poteau, la baston de Bram Fam, la retraite et la planque dans la cave, le Flakie… Blek le Roc n’aurait pas fait mieux
L’Horpie au poteau ?? Putain de moine, elle doit y être encore…
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