Partager l'article ! Le billet du mois: Septembre « Vive le mois de septembre, l’été meurt à petits pas, laissa ...
Septembre
« Vive le mois de septembre, l’été meurt à petits pas, laissant la place à l’automne qui le chasse à coup de vent, à coup de vent dans les branches, à coups de vent sous les toits… l’automne prend sa revanche… ».
Notre maîtresse a ouvert les deux portiques du grand tableau noir sur lequel la poésie de rentrée est écrite à la craie. Sur notre Royal Calligraphe de 40 pages nous incombe alors la lourde tache de recopier sans en faire ces quelques lignes puis d’apposer le nom de son auteur en bas à droite sans oublier d’illustrer avec des couleurs foisonnantes la page de droite censée recueillir nos impressions artistiques naissantes. Les plumes Henry ou Sergent- Major crissent entre les interlignes (vous rappelez- vous de cette petite boule qui se formait au fil des mots sur notre majeur ?) sans oublier de rejoindre à belle cadence l’encrier en porcelaine, le buvard « BIC » maintenu fermement sous le coude restant l’ultime rempart de notre feuille immaculée. J’ai d’ailleurs gardé un de ces buvards étonnamment illustré d’une scénette dans laquelle on voit un maître tancer un écolier pourtant guère impressionné qui lui répond avec aplomb et une insolence certaine : « Mon résultat est faux… mais il est écrit avec la VRAIE pointe BIC ! ».
Septembre 1966 : c’est l’année de mon CM2… il y 45 ans.
Mme Cervelle, l’institutrice, est une belle jeune femme élancée avec de grands yeux bleus qui transpercent et impressionnent. Elle est sur le poste pour l’année mais ne compte pas faire de vieux os à Gresse le village étant déserté au fil des ans par les jeunes couples préférant les lumières de Grenoble aux lourdes charges et travaux de la ferme familiale. Il y a pourtant ce projet de station qui a démarré l’année précédente sous l’impulsion d’Emile Mouttet le Maire avec l’installation du téléski du Blavet et de celui des Alleyrons sur le site de la Ville mais pour l’heure la commune et son école qui a vu ses effectifs fondre comme neige au soleil se meurent d’un exode terrible et implacable. Parait que des jeunes comme Guy, Fernand, Jean- Pierre, Jeannot… pourraient revenir travailler au pays…
Mme Cervelle nous parait sévère mais juste ce qui lui donne à l’avance une légitimité certaine.
Avant elle nos aînés ont sûrement moins rigolé comme au sortir de la guerre avec Noélie Martin, surnommée affectueusement « La Nole » qui allait instruire et éduquer ses chères têtes blondes de 1945 à 1949. Lui avaient ensuite succédé, dans le désordre, Mme Corréard venue de Chichiliane puis Melle Villard, la fille du chef de gare de la Motte d’Aveillans, Marie- Claire Martin, la femme du Paul (le frère de Rogelou), Mme Fatiguet, Mme Barbier. Puis bien plus tard Mme Bazin, Mina (la sœur de Jean Chomat)… pour arriver à Bernard Freydier et moi- même quand la seconde classe put être ouverte.
La salle de classe se trouve à droite en poussant la lourde porte d’entrée du bâtiment, la pièce de gauche faisant office de remise pour les fournitures et autres matériels pédagogiques. Accessoirement cet espace inoccupé peut tenir lieu de purgatoire pour élève dissipé le pire restant le couloir menant à la cave dans lequel l’indiscipliné doit purger sa peine dans un noir total et angoissant… Il y a également bon nombre de fêtes de Noël ou de fin d’année qui se tiennent en cet endroit lieu finalement assez paradoxal de bonheurs intenses mais aussi de sourdes angoisses enfantines… Croyez- vous que j’exagère ? Lili Martin me rappelait il y quelques jours que son fils Bernard, alors élève à Gresse avec un certain Mr Aboukaya ne voulait plus partir à l’école sans avoir superposé plusieurs slips et caleçons sous son pantalon le tout tenu par une ceinture fermement serrée sous les aisselles afin d’échapper aux coups de martinet et de retarder une éventuelle « fessée publique » devant ses camarades…
Ces sévices (on ne peut aujourd’hui les nommer autrement) étaient bien sûr l’exception qui confirmait la règle, la cohorte des maîtres et maîtresses officiant à l’école de Gresse étant dans son immense majorité constituée de pédagogues humanistes de premier plan efficaces autant qu’attentionnés. D’ailleurs, et Georges Martin le souligne dans son ouvrage, cette génération d’élèves des Trente Glorieuses a donné sur Gresse un nombre surprenant d’enseignants, ingénieurs et autres cadres supérieurs… Peut- être une certaine forme de résilience chère à Boris Cyrulnik, la volonté des petits gressots de se sortir encore plus vite d’une certaine forme d’un monde rural et montagnard trop dur à vivre qui disparaissait sous leurs yeux. Egalement pour les plus nombreux le goût de la réussite, de répondre à l’investissement parental : ainsi la plupart d’entre- eux étaient boursiers et pour conserver cette aide publique… il ne fallait pas redoubler…
Le petit groupe des CM2 entre en dernier, priorité étant faite aux plus petits qui sont déjà installés à leurs bureaux jumelés face à l’armoire des sciences qui recèle bon nombre de trésors : bobines 35 mm et leur projecteur, ciseaux, scalpels, loupes, microscope en acier, pierres en tous genres, bouteilles d’acide chlorhydrique… Les grands eux sont contingentés « côté jeux de boules de chez Mouttet » une façon symbolique peut- être de leur signifier leur plus grande proximité ne fusse de quelques mètres avec le collège Marcel Cuynat qui les accueillera à la prochaine rentrée. Au centre de la pièce les cours élémentaires qui pourront bénéficier le froid venu de la chaleur directe d’un énorme poêle à bois qui trône devant l’estrade ou est installé le bureau de la maîtresse. Dans leur dos une frise chronologique interminable sous laquelle est pendu à un crochet… le bonnet d’âne, attribut cruel et peu flatteur destiné au pauvre élève qui n’aurait pas compris la leçon ou fait les efforts nécessaires pour l’assimiler. Autant que je me souvienne si Mme Cervelle n’utilisait plus cet honteux couvre- chef certains de ses collègues qui l’avaient précédée ne se gênaient pas pour le faire le temps d’une récréation confisquée : double peine donc pour l’écolier ou l’écolière en question !
Chacun de nos cartables est accroché au bureau dans lequel nous avons déjà glissé « Le choix de lectures de Mironneau », notre boîte à « Bon Point », petit pétale rose de l’école de la république, ainsi que notre trousse garnie des indispensables craies, crayons, compas et autres billes pour la récré. Certains exhibent fièrement un plumier en bois avec façade amovible. Tous les dix « Bons Points » nous savons que nous aurons droit à une image, allégorie de Vercingétorix, portrait tout en rigueur de Pasteur observant un étrange flacon ou simplement des oiseaux, des légumes, des insectes, des métiers ou encore le splendide et inimitable doryphore. Et avec dix images nous atteindrons notre Saint- Graal : une photo individuelle sur carton ajouré !
Revenus de récréation Mme Cervelle dévoile l’arrière du portique du tableau des « grands ». C’est la première rédaction de l’année : « Une automobile est en panne au bord de la route. Le conducteur a soulevé le capot et fouille dans le moteur. Décrivez la scène de manière vivante et terminez à votre gré ».
Ayant conservé mon cahier de rédaction de 1966 je vous livre, fautes d’orthographe et correction comprise (entre parenthèses), le texte rendu à cette chère Mme Cervelle pour laquelle je conserve un souvenir ému et attendri :
Je me promenais sur la route quand je vis un nuage de fumée. Il (qui ?)passa devant moi comme sans me voir et percuta un poteau électrique. Oh ! Surprise ! C’était Fons et Germaine* qui criaient : (") Oh mon dieu elle est toute bousillée (quel vocabulaire !) cette voiture mais je vais essayer de la réparer (" ). Il pris (prit) sa trousse, en sortit un tournevis et examina la voiture.
- Hum hum, c’est grave. Il regarda les freins. Oh ! Misère ils sont tous bouzillés(quoi, les freins ? Ce mot n’est pas dans le dictionnaire !) je vais essayer de les enlever.
Germaine elle, se lamentait et avait peur que fons (Fons) se fasse mal.
- Fons fait attention ne te coince pas, fais attention je t’en supplie !
Ma destination (impropre) était de porter un colis chez monsieur Bonnet et il fallait que je m’en aille (lourd). C’était domage (dommage) car je m’amusais bien avec eux !
8/10. Très bon devoirs. Tu as trouvé le ton vivant et amusant qu’il fallait employer.
*Fons et Germaine habitaient en lieu et place de Mme et Mr Bounet, place du Sarret.
*Merci à Lili et Mimi Martin qui me confie parfois leurs précieux souvenirs.
Octobre
Si j’évoque dans ce billet les personnages de Hugues Bolle, Martin Breyton ou encore le Bayle Tolozan je doute, sauf peut- être pour ce dernier, que ces patronymes vous parlent haut et fort…
Tous trois ont pourtant participé, à des degrés divers, à la légende du pays de Gresse au 18ème et 19ème siècle.
Notables ? Savants, brigands ou encore artistes ? Vous n’y êtes pas : nos célèbres compatriotes locaux doivent leur renommée à leurs mythiques rencontres avec les plantigrades qui hantaient il n’y a pas si longtemps nos forêts de la Grande Montagne et de la Grande Cabane. Leurs aventures sont rarement contées par écrit sauf, à ma connaissance, dans deux documents : « Gresse en Vercors » de Georges Martin bien sûr mais aussi quelques feuillets extraordinaires que la providence a su protéger des usures du temps tel ce « Journal d’Auguste Cuchet », gressot d’origine et gendarme de son état au soir du second Empire. Le document appartenait à Nancy Faure des Deux… qui l’aurait confié à Jean- Pierre Garnier avant que celui- ci le prête à Jean Garnier… pour atterrir sur mon bureau aujourd’hui ! Que toutes et tous soient chaleureusement remerciés d’avoir entretenu une parcelle de cette mémoire commune qui reste si chère à beaucoup d’entre- nous !
Mais revenons à nos aventuriers.
Chronologiquement Hugues Bolle apparait comme le premier de nos tartarins. Enfin… Disons plutôt que le brave Hugues était plus à l’aise dans la braconnerie locale que dans le commerce entre honnêtes gens. On pouvait le comprendre : en ces années 1750 les paysans de Gresse étaient réduits à la misère et ne pouvaient, pour la plupart, survivre sans user de quelques expédients illégaux durement réprimés par le lieutenant du Baron Ponnat qui faisait régner sur sa judicature une discipline de fer…
Notre Chomeillou était, entre autres, spécialisé dans les délits de chasse et de pêche. Ainsi, avec son ami Louis Martin, également du Chomeil, ils s’étaient faits surprendre en début d’été 1754 par les gardes du Baron pieds dans l’eau et truite à la main. Le poisson leur coûta cent livres à payer avant la Saint Mathieu ! Nullement découragé Hugues entreprit alors, afin de régler sa quittance, de traquer l’Ours afin de pouvoir le déguster avec son compère ou mieux encore en revendre la carcasse à bon prix. Un jour d’octobre (la date de 1754 est probable mais non certaine) il découvrit le cadavre d’une jument sur les flancs Est du Menil. La pauvre bête était amputée d’une bonne partie de ses antérieurs et les morsures et griffures ne faisaient aucun doute pour notre homme : l’Ours s’invitait à dîner la nuit ! Notre compère s’en ouvrit à son voisin Girard dit Gesse et ils décidèrent de se poster à l’affut autant de soirs qu’il le faudrait pour le moment venu déclencher la foudre de leurs pétoires à pierre. Au septième soir Girard n’y croyant plus abandonna le poste pour son lit douillé laissant Hugues bien seul dans la pénombre envahissante des bois de Grallier.
Sur le coup de deux heures du matin des bruits de bois cassé le mettent en éveil. Il écarquille ses yeux embués de sommeil en direction du cadavre de la jument. Des pas lourds… Deux yeux soudain brillent dans la nuit ! Le Chomeillou épaule son tromblon, vise le défaut de l’épaule de la grande masse sombre qui s’est immobilisée à quinze pas face à lui et presse sur la détente. Un rai de feu fend les ténèbres suivi d’un long râle de la bête qui s’effondre face contre terre.
Passé le court sentiment d’euphorie qui envahit tout chasseur après un tel exploit Hugues se remobilisa très vite et sans perdre son sang froid rejoignit son logis dans la plus grande discrétion. Arrivé au Chomeil il attela son trinque- balle au joug de ses deux bœufs et s’en retourna en direction du Menil sans croiser ni voisin ni lieutenant du Baron Ponnat qui auraient pu être alertés par la détonation du coup de feu. Il retrouva l’Ours et la jument tels qu’il les avait laissés, tous deux statufiés, baignant dans le regain couvert de rosée. De profondes rainées lui échappèrent pour hisser le plantigrade à l’arrière des limons ferrés. Ainsi disposé l’Ours fut habilement recouvert de branches feuillues et Hugues s’en retourna… jusqu’ au pont de la Gresse où il croisa Jean Reboul des Fraisses. Ce dernier salua son voisin et heureusement ne se douta de rien, croyant à un simple retour du bois de son compatriote !
Il se dit bien que les gardes du Baron eurent vent de quelque chose… Le lieutenant fit fouiller la maison et le saloir de notre héros ; la troupe chercha partout, explora le moindre recoin du Chomeil… en vain.
Hugues avait dépecé son trophée dans sa grange avant de le mettre au sel dans un cuvier dissimulé dans un gerbier appartenant à son compère Girard passant ainsi un hiver des plus confortables au nez et à la barbe des autorités seigneuriales locales qui se demandèrent longtemps comment notre compère avait pu régler son dû avant la Saint Mathieu, lui qui n’avait pas le premier sou mais le plus grand des courages !
Cent vingt-cinq ans plus tard l’Ours, malgré chasses et battues incessantes était toujours présent sur le Vercors et sur Gresse. On cite volontiers ce chasseur de Romeyer qui, trouvant les traces toutes fraîches d’une femelle et de son ourson, traqua les deux bêtes pendant plusieurs jours sur les hauts plateaux avant de pouvoir ajuster la mère d’une salve de chevrotines. Celle- ci fut transportée à Grenoble et ses 158 kilos de viande détaillés et vendus Place du Lycée.
Plus près de nous le 22 septembre 1884, Martin Breyton, berger chez Jean Garnier à la Ville se rendait quant à lui et comme chaque soir dans sa hutte située au milieu du Praz (lieu de l’actuel téléski) afin de vérifier l’état du parc à moutons qui jouxtait son humble demeure pastorale. Quelle ne fut pas sa surprise en constatant que les claies étaient toutes renversées du même côté et qu’une grande partie du troupeau avait disparu ! Celui- ci s’était dispersé sous l’Aupet et les tintinnabulassions des sonnettes des moutons parvenaient à peine aux oreilles pourtant exercées de Martin. Pressentant une attaque de l’Ours il décida de prévenir au plus vite son patron en descendant à grandes enjambées la plaine menant jusqu’au ruisseau. A cent mètres de la Gresse il entendit au niveau des dernières tchussas comme un sinistre craquement d’os. La nuit était à présent tombée et ne pouvant rien distinguer le berger s’empressa de rejoindre les premières maisons de Bretandère.
Martin raconta dans le menu détail tout ce qu’il avait vu et entendu à Jean Garnier. Une demi- heure plus tard ce dernier avait déjà mobilisé une dizaine de villageois qui, munis de lanternes, partirent à la recherche du troupeau heureusement regroupé à la Bourelle. Le bétail ramené à l’écurie fut rapidement compté et quatre bêtes manquaient à l’appel. Le jour venu les recherches reprirent et les les infortunées furent découvertes, gisant pour deux d’entre- elles dans la forêt des Fayolles les cadavres des deux autres étant repérées… à plus de deux kilomètres du lieu où le troupeau avait été attaqué, à l’orée de la forêt des Sapoix. L’Ours refrappa de nouveau et attaqua durant la même période un autre troupeau de Jean Garnier qui paissait en-dessous de Prévallon : là aussi, claies brisées et moutons dispersés témoignaient d’une attaque de plantigrade.
On apprit même que lors de ce terrible mois de septembre l’Ours avait également sévi sur les crêtes de Berrièves en poursuivant sans jamais pouvoir heureusement les atteindre les chèvres d’un charbonnier. De même le plantigrade se signala sur le secteur de la cabane de la Chaux en emportant une tête de bétail…
Les éleveurs alertèrent les autorités qui sonnèrent le tocsin : sus aux fauves et forte récompense pour tout trophée rapporté à la Mairie ! Les premières battues ne donnèrent aucun résultat essentiellement du fait de la lenteur de la Préfecture (déjà !) : il lui fallu en effet plus de huit jours pour autoriser la traque légale souhaitée par les chasseurs gressots…
L’Ours quant à lui n’en attendait pas tant et sachant se faire oublier, délaissant les secteurs les plus exposés, il émigra vers les forêts de Saint-Agnan pour enfin être abattu par quatre chasseurs de la commune mettant un terme définitif à sa présence sur les basses terres gressotes cet automne 1884.
La présence de ce magnifique animal sur le Vercors trouva son épilogue sur les hauts plateaux 14 ans plus tard à travers la présence de notre troisième personnage nommé Tolozan, chef berger de son état. Ce bayle solitaire était originaire d’Arles, région pourvoyeuse de troupeau d’ovins depuis des siècles à destination des grandes plaines Ouest du Grand Veymont (aujourd’hui encore la plus grande partie des moutons sont originaires de la plaine de la Crau).
En ce début d’automne 1898 un vieil ours solitaire errait donc sur les secteurs de Tiolache, Pré Pérey, le Playe, la Chau et la Grande Cabane. Pourchassé dans les plaines de Gresse ainsi que sur les crêtes du Balcon Est il avait trouvé refuge en altitude, passant les hivers au fond d’une tanière, les beaux jours à la cueillette et les automnes à traquer les moutons provençaux, cadeau du Ciel et de l’estive. Comme ses prédécesseurs il usait de la même technique à savoir le soir venu le bris de quelques claies suivi d’un saut leste et discret dans le parc puis l’enlèvement si possible d’une belle brebis parmi toutes celles qui s’étaient entassées contre les claies les plus résistantes. Tous les bergers du Plateau s’étaient donnés le mot et étaient sur le qui-vive.
Dans la nuit du 6 au 7 septembre Tolozan est de faction à la Grande Cabane. Soudain les sonnailles de quelques moutons se mettent à tinter et le troupeau dans un mouvement de houle se tasse dangereusement dans un coin du parc qui ne peut résister à la charge. L’Ours ! Le chef berger parvient à repérer l’animal qui est déjà à l’ouvrage dans la jasse sur une malheureuse brebis. Il épaule son fusil et d’un seul coup d’un seul abat le dernier plantigrade que nos terres auront hébergé…
Celui- ci fut descendu à dos de mulet par les frères Garnier de la Ville des hauts plateaux jusqu’à Gresse pour être exposé à la curiosité des gressots qui purent l’admirer, étendu sur une table de l’hôtel d’Aimé Terrier alors Maire de la commune. Quelques jours après on descendit l’Ours jusqu’à… Grenoble à l’aide d’une charrette. Il aurait pu, comme son ancêtre, finir en quartier sur un étal de boucher des Halles de la Place Notre Dame.
Heureusement il fut naturalisé et trône toujours, rue des Dauphins, au Muséum d’Histoire Naturelle, passant ainsi du soleil de la plaine de la Quérie aux projecteurs blafards d’un cimetière inanimé…
Georges Martin conclut dans son ouvrage : « Ainsi le nom de Tolozan, le bayle de la Grande Cabane passa à la postérité ».
Pas sûr, pas sûr cher Georges. La mémoire de l’Ours pourrait au fil des temps largement lui survivre…
Novembre
D’après la légende les premiers habitants de Gresse seraient des autrichiens ou hongrois venus au XIème ou XIIème pour exploiter les forêts couvrant le territoire. Leur première habitation en maçonnerie aurait été construite à la Ville sur l’emplacement qu’à occupé plus tard la maison Corréard- Chion. En effet de temps immémoriaux, dans la maison Reboul Regis dite « chez Jacques » au Chomeil, se trouvait un tronc de sapin creusé par la main de l’homme et utilisé comme pétrin. D’après les vieillards et de génération en génération jusqu’à remonter aux premières pierres de l’église de Gresse le billot provenait de la montagne du « Laus » où il n’existait depuis des siècles plus aucun arbuste (à comparer à l’état de la montagne du Laup actuelle !!). Toujours d’après la même légende le pétrin s’en est retourné mourir là où il était né, remonté à la montagne pour servir d’abreuvoir au bétail. Gravé sur les flancs du tronc l’adage « Rien ne s’est passé sans que cela revienne »… Je laisse cette jolie formule à votre réflexion…
Le nom de Gresse quant à lui apparait semble-t-il pour la première fois en 739 dans un document « Le testament d’Abbon » (voir l’ouvrage de Blet, Esmonin et Letonnelier intitulé : Le Dauphiné, Recueil de textes historiques,1938 chez Arthaud). On peut lire dans ce document « …mes fermes de Gresse qu’eut en bénéfice mon administrateur Bajo, je veux et ordonne que toi mon héritière, les possède. »Il est donc fort probable que le sieur Bajo soit notre ancêtre gressot à tous dont nous puissions garder un premier souvenir…
Troisième piste de travail et considérant la voie et la carrière romaine de la plaine de la Clery il est fort possible qu’un habitat mérovingien ait vu le jour dans notre vallée sous la forme de fermes avec serfs et intendants. D’ailleurs des vestiges du Bas Moyen- Age ont été mis à jour en 1931 au Près du Repos (le champ en face de la maison actuelle de Bernard Brun- Cosme) par les docteurs Hermitte et Bisch. De nombreuses sépultures dont chacune renfermait étrangement le squelette d’hommes très grands pour l’époque (près de 2m) avec en tête, un pot de grès… Les rites et les pratiques chrétiennes rapprochèrent à partir du XIIème siècle les cimetières des centres bourg et des édifices religieux : lors des fouilles pratiquées par les techniciens de la DRAC en 2003 autour de l’église Saint Barthélémy de nombreuses strates de sépultures furent découvertes sans pour cela donner d’indications précises sur l’origine des défunts.
Dernier angle de réflexion enfin (voir Gresse en Vercors du passé à l’avenir de Georges Martin,1971), la présence sur nos terres de la tribu des Vertacomicori, tribu gauloise qui faisait partie du peuple des Voconces et qui occupait d’après Pline le Jeune les espaces compris entre Isère, Drac et Drôme. Rien ne prouve pour autant que ces valeureux ancêtres aient foulé un jour notre territoire communal, leur présence étant par contre attestée au- delà du Balcon sur les Hauts Plateaux en particulier le pays de Vassieux.
L’origine du mot « Gresse » se perd également dans la nuit des temps… Il semble que le patois et ses analogies soit passé par là transformant au fil des siècles un pays de « greysou » c'est-à-dire graveleux, immense territoire de cailloux et de galets en un pays et un torrent de « gresse » donnant ainsi son nom définitif à notre vallée. Beaucoup d’entre- vous le savent déjà mais c’est seulement par décret ministériel en…1954 que notre commune a conquis sa particule « en Vercors » suite à une délibération du Conseil Municipal du 10 août 1952 au prix du sang versé en 1944, 1/20ème de la population gressote donnant sa vie au cours de l’historique bataille du Vercors. Cela méritait je crois d’être rappelé.
Terminons ce billet de novembre par une véritable anomalie patronymique locale : si les Terrier, Reboul, Barthélémy, Mouttet, Claret, Martin, Cotte, Garnier, Bernard, Chomat, Freydier, Faure… et beaucoup d’autres encore sont les fondations des fratries de notre communauté gressote l’inversion des prénoms de bon nombre d’entre- eux reste, jusqu’à l’entre-deux guerres un véritable énigme : ainsi le père de Guy Cotte prénommé Régis à l’état civil a toujours été appelé Guste tout au long de sa vie, Auguste étant seulement son second prénom mais en fait le seul usité ! De même chez les Girard du Chomeil le père de Mimi s’est toujours appelé Albert… alors que son premier prénom à l’état civil était Léon ! Les exemples de ce type sont nombreux chez les Faure et les Mouttet notamment.
Merci d’avance à toutes celles et ceux qui pourraient apporter un début d’explication… Pour l’heure même les descendants directs que j’ai contactés restent dans l’expectative…
Janvier
De 1853 à 1913 Gresse ne fut pas épargné par les incendies : on peut ainsi en recenser une bonne vingtaine dont la moitié eut des conséquences malheureusement dramatiques…
Cette série noire commençe au cours de l’hiver 1852/1853 durant lequel la maison de Jean Algoud, un habitant de la Ville locataire d’Emile Girard, est entièrement ravagée par les flammes. Après enquête les causes du sinistre s’avèrent accidentelles, le conduit de cheminée jouxtant les murs de la grange emplie de foin et de paille…
Dix ans plus tard, au cours de l’été, un incendie colossal avale en quelques heures le hameau des Petits Deux ! On su quelques jours plus tard que cette catastrophe avait été provoquée par les jeux interdits de deux jeunes enfants, Jean Reboul, dit « Le Saint » et Joséphine Reboul surnommée « La Calèze ». Neuf sinistrés (les familles Martin, Reboul, Paturel, Mouttet, Barbat, Giraud et Girard) se retrouvent alors sans logis et trouvent heureusement leur salut grâce à la solidarité des gressots qui les accueillent le temps de reconstruire les habitations. Seuls les Mouttet et la veuve Reboul renoncent à habiter à nouveau le hameau et émigrent vers d’autres cieux les espérant plus cléments.
L’histoire bégaie à nouveau en 1868 à quelques centaines de mètres du précédent sinistre : au commencement d’août, à sept heures du matin, le jeune Martin Mouttet allume un petit feu à la porte de la grange de ses parents. Les flammes se propagent immédiatement au fourrage entassé dans la bâtisse et le pauvre Rémy, le père de Martin, ne peut qu’évacuer femmes et enfants avant l’embrasement total de sa maison ! Deux autres maisons sont rapidement la proie des flammes : celle de Brochier dit « Valente » et de l’infortuné Pierre Bec. Ce dernier, découragé, renoncera à reconstruire son logis et, comme les Mouttet et la veuve Reboul, ira s’installer dans un autre hameau de Gresse….
En 1872 une étrange affaire éclate sur le hameau de la Ville. Dans la nuit du 3 octobre, Jean Garnier, meunier de son état est réveillé par une lueur suspecte à l’intérieur de son moulin : il est déjà trop tard ! Le bâtiment est la proie des flammes qui ravagent la toiture en quelques minutes… Parmi les objets détruits, un sac de linge à lessiver… Deux ans plus tard, passant près de la maison de Joseph Allouard, la veuve Garnier (la mère de Jean) reconnait dans une lessive étendue au soleil les draps et les chemises qu’elle avait cru détruits lors de l’incendie. Tout ce linge est marqué de ses initiales M.G. Intriguée elle découvre alors que draps et chemises avaient été donnés à lessiver par le jeune Robert Auguste alors âgé de 20 ans. Interrogé par les gendarmes qui le soupçonnent d’avoir volé dans le moulin avant d’y mettre le feu celui- ci déclare que le linge lui vient de sa mère… Oui, mais alors, les initiales lui demande la maréchaussée ? Le jeune Robert explique alors que draps et chemises viennent de sa mère née Mélanie Gachet, décédée depuis plusieurs années, ce qui explique les initiales M.G ! Méfiants, les gendarmes perquisitionnent le pavillon de Robert et y découvrent d’autres linges et quantité d’outils et d’objets que 5 ou 6 propriétaires de Gresse reconnaissent leur ayant été volés…Le 25 août Robert est condamné à un an de prison l’inculpation d’incendie volontaire n’ayant pu être établie. Coïncidence pénible : dans la matinée du même jour, avant de partir témoigner au tribunal correctionnel, Jean Garnier inhume sa toute jeune femme née Marie Faure…
Sept ans plus tard, le 6 mars 1879 à 7 heures du soir, au village de l’Eglise, les maisons de Victor Sauze, de Jean Bergery et des enfants Freydier deviennent rapidement la proie des flammes. Malgré la mobilisation générale des habitants qui tentent d’arroser le brasier avec de maigres moyens les trois maisons sont détruites… une vulgaire lampe à pétrole dans la grange de Bergery ayant provoqué la catastrophe…
1881 : au beau milieu d’une belle journée de juin un incendie se déclare là encore au centre du village de l’Eglise, détruisant une maison appartenant en partie à Martin Chomat et à Auguste Mouttet… ce dernier ayant pour locataire un certain Elie Robert. Ce dernier est soupçonné d’être l’incendiaire volontaire ou involontaire. Il est arrêté puis remis en liberté l’affaire étant classée quelques mois plus tard.
Un an plus tard les Grands Deux sont à nouveau le théâtre d’un incendie spectaculaire. Un soir d’hiver les premières flammes crépitent dans la sous-pente d’une ferme appartenant à la famille Girard dite « Ziens » ainsi qu’à Jules Terrier de Vif. Le brasier se communique à une maison inhabitée dite « Chez Louise », propriété de Célestin Riondet puis à une autre habitation dans laquelle vit Martin Breyton locataire de la famille Girard. Là encore des soupçons se portent sur plusieurs individus… mais après enquête nul n’est inquiété faute de preuve.
1989 : le dimanche 21 juillet à dix heures du soir un incendie détruit le bâtiment et la grange de la famille Cuchet. Réveillés par le crépitement du feu Auguste et Rose ont tout juste le temps d’extraire leurs enfants Régis et Mathilde du brasier. Là encore on soupçonne un acte malveillant mais aucune suite ne sera donnée. Une fois de plus la solidarité entre gressots sera sans faille : une vingtaine de propriétaires offriront aux Cuchet le bois nécessaire à la reconstruction de la maison. Dans le même temps la commune leur délivrera via les Eaux et Forêts 18 m3 de bois à exploiter dans les Sapoix. Quatre maçons charpentiers rudes à la besogne « donneront la main » au chantier qui sera terminé avant l’hiver 1990 !
Terminons enfin avec l’année 1913 au cours de laquelle deux incendies se déclarent sur Gresse. Le premier détruit en partie une maison du Hameau d’Uclaire. Grâce à la rapide intervention du corps de sapeurs pompiers (crée en 1901) équipé d’une pompe à bras les flammes sont maîtrisées assez rapidement : il s’agit alors d’une véritable révolution dans le traitement de ce type de sinistre qui annonce la fin des « années de feu ». Les gressots montrent une fois de plus leur solidarité et leur efficacité collective en prenant en main leur destin au niveau de la sécurité des biens et des personnes dans la lutte contre le feu, la quasi- totalité des hommes valides devenant pompiers volontaires (on comptait en 1902 un effectif de 32 gressots dans la Compagnie des Sapeurs Pompiers sous l’autorité du sous- lieutenant Jean- Marie Reboul !). Le second incendie d’une violence inouïe détruit quelques semaines plus tard la maison de Jean Girard dit « Dode » au Chomeil… malgré l’intervention des soldats du feu. La rumeur publique désigne alors le même incendiaire pour les deux sinistres ce dernier ayant laissé des preuves révélatrices. L’ambiance dans le village est lourde et pesante ; le Maire Aimé Terrier use de son influence pour éviter tout excès et acte de vengeance. La gendarmerie entreprend ses premières investigations mais la machine judiciaire n’a pas le temps de se mettre en marche, happée quelques mois plus tard par la mobilisation et l’orage de la Grande Guerre qui emportera 17 jeunes gressots.
(Sources : Archives départementales, le Journal d’Auguste Cuchet et archives de Nancy Faure , « Gresse en Vercors du passé à l’avenir » de Georges Martin)
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