Le club des Goinfres.

Chroniques d'en haut                                                                                                                                                     

 

 

 

Le club des Goinfres

 

 

 

 

 

 

De cette caisse en bois peinte en blanc j'ai déjà tenté, ces deux dernières années, de classer bon nombre de souvenirs.

 

Des icônes, images pieuses, portrait de Saint Curé d'Ars, Patron des vocations sacerdotales aux photos sépia des sorties en car à La Salette.

Des tranchées, des poilus, des mariages et baptêmes, des clichés de copains de l'époque, déguisés en légionnaires sur la piste du Bessard avec Jojo Prayer en guise de centurion, de Pierrot et moi en Dupont et Dupond, de mon père, bras dessus, bras dessous avec Milouchon au col du Lautaret, de ma tante Hélène, charentaises surchauffées sur la brique et main gauche sur la bouilloire du poêle trois marmites...

 

J'ai bien vite admis que seul je n'y parviendrais pas.

 

Le temps qui passe voile la mémoire même des plus anciens.

 

Il y avait donc urgence à remettre un nom sur un visage, une moustache, un calot, un sourire.

A ne pas laisser anonyme un groupe de gressots photographiés au belvédère de Combe Laval, les jambes coupées par le cadrage malhabile d'un heureux possesseur de Retinette.

A ne pas oublier de façon coupable et définitive les héros argentiques des chefs d'œuvre de Jo Berger ou des studios Fortuné ou Rambaud « 50 Avenue Alsace Lorraine à Grenoble (les clichés nous appartiennent) »...

 

Lili et Mimi sont mes sauveurs, avec Irène bien sûr et quelques autres encore.

En leur confiant une bonne partie du butin, je savais mes économies bien placées, étant sûr, grâce à eux, de pouvoir remonter le fil du temps de ces soixante- dix dernières années passées, me disent- ils, comme un éclair.

 

Dans cette même boîte peinte en blanc, un carton rouge en feutrine estampillé Grand Marnier.

Mes parents avaient entassé là une douzaine de flacons d'encre Waterman, «  qui écrit noir en séchant ».

Au- dessous, trois pages d'un feuillet jauni écrit à la plume, plein et déliés compris.

 

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Gresse ne compte plus en cette année 1947 que 290 habitants.

 

Trois ans que la folie de la guerre et des hommes a ravagé le village, que le bruit des armes automatiques s'est étouffé, que les cris de la maison commune se sont estompés, que le crépitement des flammes du hameau du Puits s'est tu.

Le deuil de telles souffrance, de tel sacrifices, de telles privations ne se fait qu'heure après heure, jour après jour, saison après saison, en silence à la veillée, en se parlant au coin du feu, en reprenant ses travaux des champs, la charoufle attelée à une paire de bœuf ou l'activité à la forge pour construire des trinque- balles en frêne du pays, châssis et roues à bandages en fer.

 

Les gressots veulent alors, sans rien oublier, en essayant déjà de pardonner, redevenir heureux.

 

Cet automne 47, les familles se retrouvent pour tuer le cochon et préparer les agapes de Noël. Il s'agit alors d'être nombreux car la tâche est rude .

En se regroupant, et sur plusieurs jours, le travail est plus facile, plus convivial, plus efficace aussi.

Le bonheur d'être ensemble, commandé par la nécessité, la saison ensuite, la fête surtout.

 

D'abord aux « tuaires » Gaston, Albert et Aimé, le fusil à aiguiser dans la botte gauche, le soin avec l'aide d'autres hommes de lier les pieds du cochon, l'attacher à l'échelle et de faire passer d'un coup de dague dans la gorge l' animal de vie à trépas.

A Nancy et Hélène, la tâche de préparer les plats garnis de persil, pain, ail et œufs en attente de la sanguette.

Ensuite, avec l'aide de Marcelle, Irène et Emile, récupérer le sang rouge et mousseux tout en le remuant pour ne pas qu'il ne caille, ébouillanter la peau, racler les soies,commencer la découpe, le dos, les longes, sortir le foie, le poumon, l'estomac, le filet mignon, l'échine, l'épaule, le carré de côtes, le jambon, le jarret, la crépine, le gras du ventre... le tout par une première journée fraîche, sans vent, si possible à la lune vieille faute de voir la viande rancir.

 

Le lendemain, Hélène étant de garde à l'épicerie, le reste de la troupe se retrouve tôt le matin à la chape pour exploiter les quartiers de viande pendus sous la voûte.

Le saindoux est alors assaisonné puis roulé en boule et mis à sécher. Il servira l'hiver prochain à la préparation de la soupe.

Les boyaux sont démêlés et lavés pour être transformés en saucisses ou en boudins.

Le foie, avec la gorge et le lard sont mis de côté pour réaliser le pâté tandis que les couennes mijotent dans un grand chaudron.

En fin d'après- midi Hélène fait chercher Albert en urgence pour une livraison à faire sur la Ville avec la camionnette. Elle aime son commerce mais a horreur de rester seule au magasin, la conversation lui manque vite.

C'est elle qui a eu l'idée de tenir, pour les fêtes, un petit carnet sur lequel elle s'amusera à noter tout ce qui sera mangé et bu par les siens, les Martin, les Rochas,les Dhermont et les Fluchaire à partir du vingt- quatre décembre à la maison Blanc

 

Le titre ?

Elle n'a pas hésité un instant : Grandgousier n'a qu'à bien se tenir, son épouse Gargamelle aussi. Ce qu'ils ont mangé pour leur mariage sera ridicule par rapport à ce que ces gressots vont avaler.

Gargantua et Pantagruel ? Des anorexiques comparés à René, le petit des Fluchaire qui fait déjà son quintal à vingt- trois ans à peine.

Hélène se prend pour Rabelais et coiffe sa démesure : ce sera donc « Le club des Goinfres » !

 

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Le 24/12/47 à la Maison Blanc

 

Fin novembre, ça bâgne, les routes sont encore terre et Hélène envoie une courte lettre aux Rochas et aux Fluchaire.

Ils sont attendus pour Noël.

Elle et le Tabert se languissent de les revoir.

 

Début décembre ça pourseille déjà et la prime prend par les roches.

 

A partir du quinze, ça peluche et ça en met au moins quatre- vingt dans les Baumettes.

 Hélène écrit une nouvelle fois à Paul et Marie en leur conseillant de mettre des pneus clous à la Celta 4, la même que celle du curé.

Sauf que Paul a rajouté quatre cents francs de sa poche pour l'avoir de couleur unique. C'est un modèle spécial de trente- quatre chevaux qui atteint sans forcer la vitesse de cent kilomètres par heure sur la ligne droite de Saint- Martin. Le concessionnaire lui en fait bon prix l'année 46 ayant été très mauvaise pour l'économie en général et l'automobile en particulier.

La reconstruction, les grands froids de l'hiver précédent, les ensemencements de blé détruits... c'est le retour en ville des collectes, des rationnements de pain à deux cents grammes.

A Oullins le charbon reste difficile à trouver les lavoirs des mines ayant gelé.

A Gresse le bois ne manque pas, le cochon, les légumes et le vin non plus.

René, sa sœur et ses parents ont les crocs, l'appétit de ceux qui ont manqué de tout pendant trop longtemps

Le vingt et un, ça serre, moins seize à la scierie du Gaston des Fraisses.

 

Hélène a la réponse des Rochas et des Fluchaire, ils seront bien à la Maison Blanc à la veille de Noël.

 

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21h30

 

Pâté

Tête de cochon

Quenelles (champignons et olives)

Epinards

Petits pois

Viande

 

Arrêt...

 

Minuit

 

Salade

Poulet

Huitres

Pognes aux pommes

Pognes aux airelles

Gâteau au chocolat

Salade de fruits

Oranges et bananes

Prunes au Kirch

Raisins

 

Vins (Rouge de Vif, Blanc de Chambéry, Blanc de Bordeaux, Rouge du Veymont)

Café, liqueurs.

 

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La Maison Blanc, c'est la maison de tous.

 

Elle fournit, avec la Maison Bernard, l'essentiel des victuailles que les fermes de Gresse ne peuvent produire. Les deux épiceries du village sont ouvertes dix- huit heures par jour et trois cent soixante- cinq jours par an, livrent à domicile, font la correspondance avec Monestier et Grenoble, transportent tout ce qui est licite et parfois, vins et liqueurs compris... même plus.

 

Pour ce premier soir le menu a été facile à faire.

 

 Du cochon, des quenelles à la semoule et une pintade aux petits pois pour tenir jusqu'à la Messe de Noël.

Le sapin est dressé, garni de coupelles aux bougies multicolores qui embrasent la petite pièce contiguë au magasin.

 

 La table est, comme les assiettes, bien garnie avec Marie, Paulette, Paul et René Fluchaire les lyonnais, Jeanne, Nicole et Maxime Rochas les Picabans, Irène et Aimé Dhermont du faubourg, Hélène, Albert et Marcelle de chez Blanc, Gaston, Nancy et Mimi Martin du village.

Les retrouvailles sont sonores, grasses, liquides, joyeuses.

Maxime fait l'article pour son vin qu'il monte de Vif, les autres s'étonnant que le divin breuvage n'ait encore tué personne.

Paul monopolise la parole de sa grosse voix bardée de galons et de médailles issues d'une brillante carrière dans la gendarmerie et la police française.

Les femmes s'affairent en cuisine en surveillant les deux poulets dorés qui crépitent dans le four du poèle trois marmites tandis qu'à « la salle », les fourchettes et les couteaux se battent en duel de façon frénétique et désordonnée, semblant eux aussi vouloir rattraper le temps perdu.

 

La pendule Westminster sonne trop tôt les douze coups de minuit.

 

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Le curé accueille ses ouailles au son de l'harmonium qui gémit sous les doigts de Marcelle venue s'installer devant ses partitions quelques minutes auparavant.

L'église Saint- Barthélémy est pleine à craquer, la lumière des cierges brille dans les yeux des enfants de cœur prêts à œuvrer avec les clochettes ou le Testament.

La ferveur et la chaleur de l'office, la lecture des évangiles, le sermon enflammé du père Bellocq contrastent avec le froid polaire qui marque les vitraux de ses particules de givre multicolores.

 Puis c'est la Communion, le Notre Père.

Ainsi soit- il et rendons grâce à Dieu.

 La messe est dite et les chants de Noël montent par delà le Cœur et les cœurs des gressots se souvenant d'une nef transformée en abattoir par les soldats de la Wehrmacht trois hivers auparavant, les quartiers de viandes se balançant au- dessus de l'autel.

 

Les Goinfres sont accueillis à leur retour chez Blanc au son du « Petit Papa Noël » de Tino Rossi qui grésille sous la pointe acérée du Gramophone à manivelle, la galette en vinyle emportant dans son tourbillon l'image d'un chien aboyant à un cornet.

On retrouve la voix de son maître sur la pochette du disque en papier bleu qui servira de brouillon pour comptabiliser les points de la belote. L'auteur des paroles de la chanson, comme c'est drôle, est mentionné, un certain Martinet... comme l'outil du père Fouettard !

 

C'est Maxime qui a apporté les huîtres, un peu pour faire le malin. Avec Jeanne et Nicole il les a commandées chez Lachenal la grande poissonnerie de Grenoble.

Pas vraiment un plat montagnard.

Pendant que les Rochas et les Fluchaire aspirent les bestioles, grattent les coquilles et se pourlèchent, les autres préfèrent attaquer de front les poulets élevés au grain de Foulichère, c'est plus sûr et surtout bien meilleur.

Les pognes sont englouties, suivies par les fruits, frais ou déguisés. Les vins de toutes les couleurs font la ronde, le rouge du Veymont restant encore aujourd'hui un vrai mystère...

Enfin, les prunes au Kirch annoncent le moment de vérité, la seule querelle qui vaille, la mère de toutes les batailles : la partie de belote.

 

Paul de sa voix rocailleuse ouvre le feu :

« Pas question comme l'an dernier de compter les atouts, ce soir nous jouons à la lyonnaise, tout' at et sans'at et on quoinche !

-         Mais non Paul, tu sais très bien que nous ne connaissons pas ces règles. Restons sur la belote aux enchères, on part de quatre- vingt- deux et on monte de cinq en cinq...

-         Ne me faites pas rire Hélène ! Il n'y a qu'à Gresse que l'on joue comme ça ! Alors d'accord pour l'enchère mais on monte de dix en dix et l'on démarre à quatre- vingt.

-         Si tu commence à quatre- vingt points, celui qui y va et qui fait quatre- vingt, il gagne la mène et pourtant il fait moins de point que les autres qui en font quatre- vingt- deux !

-         Je ne t'ai pas attendu, Mossieur Dhermont, pour savoir que dans un jeu de belote il y avait cent soixante- deux points mais il n'empêche qu'à Oullins, on part à quatre- vingt !

-         Et si on jouait à la belote simple, sans annoncer ?

-         Tu as raison Marcelle, je préfère aussi.

-         Allez, les femmes contre les hommes !

-         D'accord, on va en mille.

-         Ah non Paulette, en deux mille, l'an dernier on avait perdu le Tabert et moi à mille neuf cent soixante- deux...

-         Mais Jeanne, on va en deux mille quand on joue aux enchères allons !

-         Pas aux enchères, à la quoinche !

-         Quelle quoinche ? Tu nous a dit Paul que tu acceptais de jouer à la belote normale.

-         J'ai dit ça, c'est vrai mais seulement si on compte la belote quand on y va.

-         Compter la belote ? On aura tout vu ! Alors tu fais soixante points, tu as la belote et tu t'en sors, c'est ça ?

-         Parfaitement Irène, je gagne avec quatre- vingt points !

-         Tu peux pas, il t'en manque deux...

-         Deux quoi Gaston ?

-         Deux points, pour faire quatre vingt- deux, comme te disait le Mémé. En plus note bien qu'à Lyon vous êtes des bizzard parce que si tu as, admettons un cinquante et le trente- quatre en main ça te fait quatre- vingt quatre, tu n'as plus qu'à poser ton jeu sur la table, tu gagnes sans jouer...

-         C'est un nouveau jeu lyonnais, ça vient de sortir !

-         Bon, ça suffit, c'est moi qui sort de table Jeanne, plus envie, Marie prend tes affaires on va se coucher. On dort au quatre ?

-         Bien sûr Paul, le lit est fait... mais ne te fâche pas, reste avec nous ! »

 

Les quatre chambres de chez Blanc sont numérotées, comme à l'hôtel.

La une pour les Rochas, la trois et la quatre pour les Fluchaire.

Par solidarité Jeanne, Nicole et Maxime accompagnent à l'étage Paul, Marie, René et Paulette.

 

Il est deux heures passées, les paupières sont lourdes, René raconte à Emile et Tabert quelques blagues dont il a le secret pendant que Marcelle et Hélène défient Aimé et Irène à la belote en quatre- vingt- deux points, en mille et en comptant les annonces.

C'est à lui de partir, Aimé y va à cœur et fait tomber les atouts.

Il fait un appel indirect à trèfle à Irène qui joue tout de même sa dame. La fin de la mène se passe mal et Aimé, écarlate vient mourir à quatre- vingt- un point...

« Tu peux me dire pourquoi tu as joué cette dame ?

-         Je peux te le dire oui, j'ai joué cette dame parce que je l'avais sec.

-         Une dame sec ?

-         Oui, enfin... sèche quoi !... »

 

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Le 25/12/47 à la Maison Blanc

 

Avec cette bonne nuit, les prunes au Kirch aidant, Paul a eu le temps d'oublier ce combat du chemin des dames rouges et noires qui n'a pas pu avoir lieu la veille, la faute à la mauvaise foi de ces gressots toujours aussi têtarus.

Il s'est levé parmi les derniers et les cuisinières l'attendent pour enfourner l'oie de Bresse que les Fluchaire apportent depuis deux hivers.

Le volatile est dans le coffre de la Celta 4 garée dans la grange. Paul récupère l'animal emmailloté dans un sac de tissus et attend que Marcelle lui ouvre la porte pour entrer dans l'épicerie avec difficulté, ployant sous le poids d'une oie subitement transformée en plomb...

 

« Hou, dis donc, elle a l'air encore plus grosse que celle de l'année passée !

-         Pfff... que tu dis Marcelle ! Mets les poids sur la balance veux- tu ?

-         Voilà, cinq paquets de sucre devraient suffire...

-         Soyons sérieux, elle fait au moins douze livres allons ! »

Marcelle rajoute deux paquets de cristallisé.

 

La pesée des boxeurs avant match n'est rien comparée à la cérémonie de la pesée de l'oie des Fluchaire.

Le public,Goinfres et clients de passage s'est massé dans le petit magasin et chacun y va de son pronostic...

«  Moi je dis cinq kilos deux.

-         Un peu plus Albert, elle doit passer les six kilos...

-         Maxime a raison, elle est belle et puis le Paul a l'air de tellement souffrir...

-         Dix livres, dix livres !

-         Mais non, douze au moins...

-         Attention je poooose... »

 

Le silence tombe en même temps que l'oie de Bresse sur la Roberval.

Le sac est lâché quelques centimètres au- dessus du plateau histoire de gagner quelques décigrammes...

La flèche est projetée vers les huit cent, huit cent dix et n'a pas le temps du retour Paul ayant déjà, comme un prestidigitateur, remonté à la verticale le colis !

 

« Qu'est- ce que je vous disais ? Hein ?  Quatorze livres et huit cent dix grammes, au moins ! »

 

Applaudissements nourris.

L'honneur des Fluchaire est sauf.

 

Accoudé au coin de la banque, le Bouif (cordonnier en patois) observe la scène d'un œil amusé et commente goguenard :

« Je le dis toujours, ce qui compte le plus dans la pesée c'est pas le colis, c'est la dextérité du doigté... »

 

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Le 26/12/47 à la Maison Blanc

 

Cette troisième journée est celle de la tournée hebdomadaire avec la camionnette.

Il fallait de toute façon faire une pause.

Les Rochas et les Fluchaire, enfin d'accord sur les règles, en profitent pour enchaîner les parties de cartes au Faubourg ou chez Martin.

Chez Blanc, Albert a préparé la Renault en garnissant les étagères de bois de tous les produits disponibles en magasin sans oublier les commandes particulières qui lui ont été faites par les habitants des hameaux.

 

Le circuit est immuable : d'abord la Ville avec demi tour à Bretandère dans la cour des Garnier. Ensuite direction la Fruitière pour livrer les Grillet puis montée sur les Grands Deux et les Petits Deux avec une pointe jusqu'à La Combe.

Enfin, le Chomeil, les Fraisses et le Bouchet sans oublier la Bâtie et la maison Jacob en passant par les Perrins.

 

A chaque arrivée de la camionnette, les deux coups de klaxon, les aboiements des chiens, la bâche qui se relève à l'arrière du véhicule et Albert qui confie les victuailles tandis que Marcelle fait la note.

Souvent un arrêt, parfois un verre de vin, toujours une convivialité pleine et sincère, des éclats de rire en français, des colères en patois et pour finir, une remarque sur le temps qu'il va faire et celui qui passe...

 

La remontée du col de l'Allimas est délicate car la neige a pris.

 

Albert actionne son essuie- glace mécanique, les balais se croisent et se décroisent au rythme des virages, Marcelle et Hélène se tiennent aux rayonnages de bois assise sur des chaises de cuisine glissant de bâbord à tribord, des paquets de chicorée Leroux aux carcasses de morue séchées.

 

 

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Midi

 

Porc frais bouilli

Purée

Jailles

Salade

Fromage

 

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Les Fluchaire et les Rochas mènent douze à trois.

 

Ils ont repris moral et appétit et englouti sans souffrir les assiettes de pot au feu de cochon avec le gras, le maigre, le cou, les cornichons et les oignons.

 

Albert a mangé sur le pouce et en avance.

 

L'après- midi il prend la direction de Grenoble, un veau à l'intérieur de la camionnette attaché par des sangles et des cordes en nombre suffisant.

Sur le siège passager une trentaine de cabas sont entassés l'un dans l'autre par taille décroissante et destinés à être vendus dans les drogueries spécialisées.

Albert les a récupérés dans chaque ferme où, pendant la mauvaise saison, chacun s'affaire à tresser la paille de printemps pour en obtenir des rouleaux de treize mètres puis des cabas. On dit qu'au Chomeil, la Barbate (la femme de Barbat) fabrique un rouleau par soir !

Mais surtout Albert est un maquignon dans l'âme, il achète et revend moutons, agneaux, veaux, vaches, même les chevaux.

La bête du jour est destinée à l'abattoir, il l'a serré court car il doit prendre sur son trajet deux personnes à Monestier.

 

Au retour il rapportera de l'épicerie pour le magasin, deux tonneaux de vin qu'il prendra à Monestier et du matériel d'entretien pour le moulin des Petits Deux, ancienne propriété d'Emile Martin qui faisait partie des meuniers encore en activité sur Gresse avant son arrestation par les allemands en juillet 44 puis sa déportation à Melk, camp de concentration dont il ne revint jamais.

 

Il n'oubliera pas non plus le café pour Irène qui doit recevoir les Goinfres le jour de l'anniversaire de son mari le Mémé.

 

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Soir

 

Potage de pâtes

Purée

Jailles (reste)

Fromage

Poires

 

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Le 27/12/47 chez Dhermont A.

 

Irène et Aimé se sont mariés l'année précédente.

 

Ils habitent la maison familiale des Dhermont, Mimi et sa tante Zoé occupant seuls le bâtiment attenant.

Avant guerre Zoé, tout en assurant les activités de la ferme était la dernière « perruquière » de Gresse. Elle avait ouvert salon à côté de sa cuisine et recevait les messieurs désirant se faire raser ou couper les cheveux...

 

Le vingt et un juillet 44 les boches et les miliciens ont déferlé sur le village et fait irruption au Faubourg, enlevant Edmond et Marcel, les frères de Mimi pour les fusiller quelques heures plus tard sur la place de la mairie devant les yeux de leur mère, Louise, qui sera déportée.

Les semaines suivant l'attaque, Mimi et Mémé se terrent un mois durant dans une grotte, approvisionnés par le vacher de la Maison Blanc, le petit Emile Perret qui leur apporte chaque jour le cabas de provisions préparé par... Irène.

 

A l'automne 44, les deux frères cadets, Roger et Gilbert quitteront le Faubourg, le premier accueilli à Paris par la tante Maria, le second par son tuteur, un certain Jules Martin, scieur à Monestier.

 

« Avoir survécu au malheur et dompté l'impossible souffrance... »

 

Le bonheur de demain n'existe pas, c'est tout de suite ou jamais.

Reprendre goût à la vie et mordre dans la chair !

 

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Midi

 

Pâté croûte

Pâté de porc

Quenelles à la sauce tomate

Purée

Oie

Epinards

Salade

Rôti

Fromage

Crème aux pommes

Pognes

Gâteau roulé

Café

 

Liqueurs

 

 

Soir

 

Soupe de légumes

Purée

Rôti de porc

Epinards

Pâtes

Crème aux pommes

Pognes

 

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Le 28/12/47à Vif

 

C'est une mini tournée.

 

Le Tabert a entièrement vidé la camionnette, ne laissant que les produits secs dans les filets suspendus aux arceaux de la carrosserie.

Les Fluchaire occupent déjà les quatre chaises de paille calées derrière le siège du chauffeur, Paul empeste le véhicule de la fumée acre de sa bouffarde.

La Renault contourne l'église et stoppe devant la croix des Martin pour engloutir son flot de passagers puis descend Picot afin d'aller récupérer Irène et Aimé.

Difficile de passer la troisième vitesse devant le Suffy tellement les Goinfres sont serrés contre le moteur central qui commence à diffuser une chaleur bénéfique aux vapeurs d'essence malodorantes...

 

Hélène gardant la boutique, ils sont onze rigolards entassés dans la camionnette qui vont jouer à l'extérieur, chez les Picabans ou il est toujours difficile de s'imposer...

Le menu cuisiné par Jeanne peine à tenir sur une page du carnet, c'est trop de tout !

 

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Midi

 

Salade Russe

Saucisson- Beurre

Tête de veau

Bouchées à la Reine

Civet de lapin

Haricots verts

Pommes de terre sautées

Dinde

Salade

Fromage

Crème au chocolat

Gâteaux secs

Gâteau praliné

Salade de fruits

Oranges

Café

 

Liqueurs :

Rhum

Chartreuse

Liqueur de l'Hermitage

 

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Soir

 

Radis au beurre

Hors d'œuvre :

-         Pâté de tête

-         Pâté de foie

-         Jambon

Petits pois

Veau froid

Dinde

Salade

Fromage

Pruneaux

Gâteau de Savoie

Brioche à la groseille

Salade d'oranges

Gâteau praliné

Raisins

Noix farcies

 

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La remontée sur Gresse vers les deux heures du matin ne va pas sans mal...

 

François Baco a encore fait des siennes, d'abord en s'éteignant en cette année 1947 mais surtout en proposant sur la table des Rochas un vin difficile, tant pour la tête que pour l'estomac.

 Le Baco est pourtant - on l'a vu- une  des fiertés de Maxime. La plaine de Reymure abrite  ce cépage, mélange de Folle- Blanche et de Vitis Riparia depuis le début du siècle et reste facile à cultiver dans la plaine de Vif vu sa maturité précoce.

On ne peut pas en dire autant de son goût, seule une longue garde en cave pouvant effacer l'amertume persistante du breuvage qui vire alors vers un vieillissement sous bois.

Bref, le Baco reste une boisson d'homme... aujourd'hui interdite par l'Union Européenne !

 

Tabert conduit à fond de troisième dans la montée du Cerf, les chants des passagers ne parvenant pas à couvrir le vrombissement du quatre cylindres de la camionnette.

Marcelle et Mimi rigolent encore en pensant à Madame Dumas, la mère de Jeanne. Pendant tout le repas la vieille femme avait, croyaient- ils, un éclat de croûte de pain collé sur la gencive. La tisane n'y avait rien fait, la miette en question n'existant pas ; Madame Dumas avait simplement sa seule dent gâtée...

 

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Le 29/12/47 chez Martin

 

L'expédition vifoise a laissé des traces et les Fluchaire ne se lèvent plus aux aurores.

 Les Rochas devraient arriver vers les midi chez Nancy et Gaston où l'odeur des pommes de terre farcies envahit déjà la cuisine. Il va falloir déjeuner rapidement car rendez- vous a été pris à dix- huit heures à la Fruitière pour un léger café crème avec la famille Grillet...

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Midi

 

Pâté de porc

Pâté croûte

Boudins

Pommes de terre farcies

Porc aux carottes

Choux- fleurs

Rôti de porc

Salade

Fromage

Pognes aux prunes

Poires en salade

Œufs à la neige

Pognes

 

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Les Goinfres ne font qu'une formalité des deux pâtés de cochon, celui en croûte le laissant plus au fond du plat que les deux cheminées en papier sulfurisé qui avaient servi à Nancy à introduire la gelée.

Les deux pognes subissent le même traitement, Gaston mouillant ses morceaux dans un grand bol de café noir, habitude qu'il conservera avec les « Thé Brun » à chaque goutounou.

Deux coups de klaxon salutaires interrompent la sixième partie de belote que Maxime et Jeanne étaient entrain de gagner haut la main face aux Fluchaire. Dans tous les cas elle n'aurait pas compté car le bouchon tournant, aux dires de Paul n'avait pas toujours suivi le donneur...

 

La camionnette affiche à nouveau complet pour se rendre à la Fruitière.

Créée en 1878, cette bâtisse a, comme le dit joliment Georges Martin, « tenu le pain du pays » jusqu'en 1969. Occupée par la famille Grillet, elle fut la première coopérative de ce type en Isère et inspira bon nombre d'initiatives similaires.

Joseph accueille les Goinfres dans la salle de travail où l'immense cuve en cuivre brasse le lait des vaches de Gresse élevée à l'époque par plus de cinquante cultivateurs ! Avec ses dix enfants, le fruitier a une main d'œuvre à moindre coût pour transformer les cent quarante mille kilos de lait de montagne en succulent beurre et gruyère.

 

Hélène ne mentionne pas le contenu du goûter dans son carnet, précisant simplement que le « café crème » a été pris, suivi d'une visite à la porcherie où Tabert a quelques verrats à surveiller avant l'achat.

 Puis il manœuvre  la Renault afin de la garer devant la pompe à essence mécanique du garage des Grillet. Joseph actionne l'immense flèche de haut en bas et le liquide monte, comme par magie dans le cylindre en verre pour atteindre la barre des vingt litres avant de se déverser dans le second réceptacle et rejoindre le réservoir troué de la camionnette qui ne pouvait en boire plus sauf à en répandre sur la chaussée caillouteuse de la route des Deux.

 

                                                                              .....................................

 

Soir

 

Soupe de légumes

Pommes de terre frites

Petits pois

Fromage

Pognes

Pommes

 

                                                                               .....................................

 

 

La page sept du carnet d'Hélène a pris l'humidité.

 

On comprend que le trente et le trente et un décembre les repas se sont à nouveau tenus à la Maison Blanc, le boudin et les poires Melba faisant leur apparition accompagnés de choux boulangère, gratins aux truffes, vol au vent et autre balonne de cochon...

Le deux janvier 1948, les Goinfres se retrouvent chez Nancy et Gaston pour tordre une oie de Gresse élevée dans la cour de la Cure, à côté de la maison

 

Les yeux d'Irène prennent aussi l'humidité, pourtant elle me demande de lui relire les feuillets, entrecoupant ma lecture de rires et de larmes étouffées.

« Pendant de nombreuses années nous nous sommes croisés de la même façon ; à Noël chez Blanc, le vingt- sept au Faubourg pour l'anniversaire du Mémé, ensuite à Vif, puis chez Martin. Le réveillon du jour de l'An se faisait toujours chez toi (chez Blanc) et le deux janvier nous remangions chez Nancy et Gaston pour, cette fois, l'anniversaire du Mimi... Bon, allez, arrêtons de parler de ça. Pense de me faire des photocopies, plusieurs, j'en donnerai aux Fluchaire et aux Rochas, ils seront contents ».

 

Le carnet a repris sa place dans le carton rouge en feutrine, sous la douzaine de flacons d'encre Waterman « qui écrit noir en séchant ».

Les photos des Goinfres dorment à nouveau dans la caisse en bois peinte en blanc, à l'abri de l'humidité, pleins et déliés compris.

 

                                                                                     ....................................

 

 


 

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