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La médaille de Rahan
Le Mousse, licol enlevé, se régale après les vaches du bon foin qui descend de la trappe de la grange. La donnée terminée je repose avec précautions la planche sur l’ouverture et via la longue échelle en bois qui donne sur la place tente de rejoindre à mon tour la tablée pour le dîner. Je suis en retard et le sais. Chaque appui de ma jambe endolorie sur les barreaux me fait gnouner de douleur et c’est en claudiquant que je pousse la lourde porte du magasin.
D’habitude c’est le Père qui donne chaque soir. Là j’ai fait du zèle pour gagner du temps et ne suis surtout pas pressé de dîner, m’interrogeant encore et encore sur l’Odile…
Est- elle redescendue de Bram Fam par ses propres moyens ou est- elle encore ficelée au frêne de l’exécution ?
Dans le premier cas elle n’oserait probablement pas à son retour raconter l’infamie à ses parents, se serait débarrassée prestement de l’émouchine et aurait entrepris une retraite silencieuse et méritée dans sa chambre le temps de méditer sur la trahison en général et ses conséquences en particulier…
Dans le second, je devrais tout avouer ce soir même, sans perdre de temps et vu mon casier affronter la colère du Père… ou mieux, immédiatement courir la chercher et toute honte bue la ramener discrètement au Sarret. Resteraient alors la Renée et l’Ounche …
Une troisième hypothèse pourtant : Furax, le mollet soigné, qui remonte le calvaire avec le Petit Blond pour retrouver et réconforter sa moitié et les deux parigos qui me tombent dessus… Ce serait l’hallali puis la curée, le capitaine d’Anjou à Camerone, le sacrifice suprême, ma main en bois honorée chaque douze juillet dans une modeste crypte au milieu du Suffy… Que ferait Blek le Roc à ma place ? Facile pour lui, il enverrait Roddy ou le Docteur Occulti régler l’affaire. Oui mais voilà, mes renforts sont loin, au chaud à l’hacienda ou en train de recoudre leur tyrolien…
- Oooh ! Bonsoir Mossieur Freydier ! Z’avez pas un lapingg ?
Les Cufia sont entrés en nombre derrière moi dans l’épicerie et se pressent devant la porte de la cuisine. Ce sont des marseillais cent pour cent. Ils viennent en villégiature à Gresse avec les Sautelle depuis l’après- guerre et adoptent à chaque été la même stratégie pour se faire payer le 51 à la maison en prétextant d’un éventuel achat de lapin auprès du Père qui n’en élève plus depuis longtemps. Celui- ci, agacé par la perte de temps prise sur le repas du soir entre alors, sans être dupe et avec bonhommie, dans le jeu des olympiens en les invitant à nous rejoindre…
- Ah non monsieur Cufia, il vous faut aller voir au Faubourg chez le Mimi Dhermont, lui, il en a. Mais asseyez- vous deux minutes avec nous.
- Eh bien voyez, vu la chaleur, c’est pas de refus !
- Vous boirez bien un petit pastis ?
- Boudiou ! C’est pas de refus non plus !
Le Père assure alors lui- même le service en libérant la clé du petit meuble à roulettes qui cache les précieuses bouteilles. Gentiane pour madame, sirop pour les petits enfants et VRAI 51 pour monsieur Cufia, la FAUSSE bouteille d’anisette à base de poudre ramenée d’Andorre par les Paulaud- Baillard étant destinée aux nombreux bois sans soif du pays… qui sont censés ne pas faire de différence.
- Eh ! Vous avez vu l’Hoème cette année monsieur Freydier ? Ils ont gagné le titre… et les stéphanois sont à la bade !
- Ben oui… Mais je ne suis pas trop… Je vous ressers monsieur Cufia ?
- Eh ! Vu la chaleur Henri, c’est pas de refus
Les palabres me font gagner un temps précieux qui pourrait me permettre de remonter rapidos à Bram Fam et d’exfiltrer si besoin l’Odile… J’hésite encore…
- Hooo ! 44 buts il a mis le Skoblar, c’est pas un manche lui ! Mais vous, alors, depuis quand vous faites plus les lapingg ?
- Depuis une dizaine d’année à peu près, quand la fouine m’a tout pris. Un dernier monsieur Cufia ?
- Allez, avec cette chaleur…
C’est décidé : tout bien pesé et ne doutant plus de l’arrivée imminente d’un quatrième VRAI pastis je me décide à recamper l’Horpie. A peine suis- je debout que la sonnerie du magasin me freine dans mon élan. La tante Hélène s’est déjà coiffée de sa perruque amovible qui laisse trop souvent dépasser une partie de l’élastique disgracieux au sommet de son front mais elle n’en a cure. Passée la porte de l’épicerie elle entre en pleine discussion avec une cliente dont on perçoit depuis la cuisine les sanglots…
- Guy, c’est pour toi, c’est la Renée.
La mère de l’Odile est dans les murs… et dans un sale état en plus, les lunettes embuées et le mouchoir de chez TRONELLE au nez. Je la rejoins prostrée entre la caisse enregistreuse et les bacs à légumes.
- Odile n’est toujours pas là, je me fais du souci… surtout depuis qu’elle traîne avec le fils du commissaire de chez Mouttet… Tu ne l’aurais pas vue ?
- Ben… Si… On jouait à la cabane de Bram Fam… Avec elle et les Grillet…
- Et elle n’est pas revenue avec vous ?
- Heu… Non… Elle a dû rentrer avec son copain et celle qui a le tourne- disques… Ou alors elle est chez Bec…
- Mon Dieu… Au bord du ruisseau ! Tu voudrais pas aller voir Guy ?
- Sans problème. Je prends mon vélo tout de suite !
Le temps de récupérer mon LIBERIA à la remise je raccompagne la Renée au Sarret tout en la rassurant puis fonce jusqu’au transformateur. Pas de Furax ni de Petit Blond à l’horizon. J’entame alors la montée du Calvaire en courant, jetant un coup d’œil derrière moi à chaque station de peur d’être suivi. Le souffle coupé je parviens enfin au sommet du Golgotha… L’Horpie est toujours là, telle qu’on l’avait laissée, tassée et recroquevillée au pied de son poteau. Sans un mot je tranche la ficelle de botte qui lui entrave les mains et les pieds avec mon OPINEL puis la libère de ses sandows.
Pas fier le Guy…
L’Odile se relève sans un regard dans ma direction, se mouche, ajuste ses cheveux et se rembraille lentement.
Je n’ose pas lui parler.
Les sandows récupérés nous nous séparons dos à dos, elle redescendant à tâtons vers le transformateur, moi empruntant quatre à quatre le chemin des douves, tous deux chargés de nos démons…
- Alleeez ! Le dernier pour la route Henri !
Le résident du vieux Port a les yeux pétillants et la mine réjouie de ceux qui ont un peu trop farté. Assurant pour son ultime 51 un cul sec de première main il se redresse d’un coup, fauche la poignée de la salle à manger et commande à tous les phocéens présents de remercier leurs hôtes et de quitter les lieux. Je le croise dans le magasin tandis qu’il prend congé, tanguant de bâbord à tribord comme un chalutier pris dans le gros temps…
- Oh ! le pitchoune ! Allez bises et bonne soirée à toi !
Grâce aux Cufia mon absence est passée comme une lettre à la Poste. De toute façon c’est le quart d’heure sacré du résumé du Tour de France. Les hommes calés autour de la table sont tournés vers le petit écran tandis que Thérèse, Marguerite et ma mère s’affairent. Encore Merckx, toujours Merckx, marre du cannibale ! Par bonheur Luis Ocana gagne cette étape à Saint Gaudens mais le belge reste en jaune. Poulidor, mon favori est les tréfonds du classement la faute à un mauvais zona.
Faute à un maudit coup de tavelle je ne dîne que sur une fesse, mort de fatigue et languissant de retrouver le lit pliant qui m’est dévolu dans la chambre de la tante Hélène, conséquence du retour de la Raymonde et du Françis dans la maisonnée. Les persiennes tirées et la tante installée celle- ci, comme à chaque nuit, entre en quelques minutes dans un profond sommeil agrémenté de ronflements caverneux et stridents difficilement supportables… Considérant la prescription je peux révéler aujourd’hui la technique anti- ronflement que j’avais mise au point afin de retrouver un brin de silence et de quiétude, geste estampillé « BAMBOU 3 Brins » à savoir un bon coup de canne à pêche pile sur le bonnet de nuit de ma pauvre tante à intervalle régulier ; un peu cruel certes, mais d’une efficacité redoutable…
Sale matinée que cette veille de Fête Nationale.
Il pleut et je suis consigné dans ma chambre suite aux visites des parents du Petit Blond, du commissaire et de la Renée à l’épicerie. Entre le kilo de pêches de POMONA, le saucisson SUCHEL et un morceau de COMTE les parigos et la mère de l’Horpie ont épanché leurs malheurs sur la banque et le Père de faire le rapprochement entre Bouses Attack, la Vendetta et mes multiples absences, retards et blessures… La plaidoirie de la tante Hélène n’a pas suffit. Résultat : 48 heures d’arrêts de rigueur et un 14 juillet au balcon. Le feu d’artifice se fera donc sans moi, la descente aux lampions aussi, le bal de chez Mouttet également. Seule permission, le concours de boules. Je jouerai avec le Françis et serai le tireur de la doublette, maigre compensation…
Quelques temps déjà que je n’ai plus revu ni les Grillet, ni le Christian ; dans chaque famille ça a dû chauffer…
La seconde quinzaine de juillet s’étire au rythme des fenaisons. Hier Barrioulère, demain la plaine de la Ville et son fenier plein champ.
L’Odile ne fréquente plus Furax.
Les confrontations avec la bande du Petit Blond se font plus rares, tout juste quelques jets de flèches des Grillet du serre de Côte Belette sur la maison Bec ainsi que de brèves incursions des têtes de veaux sur notre territoire, le temps de nous détruire la LAFUMA et nous de la remonter. Lors d’une infiltration nocturne le p’tit Greffe a été une nouvelle fois héroïque et nous sommes à présent en possession de leur drapeau planqué dans le coffre de la calèche, reste à récupérer la médaille de Rahan laquelle, bizarrement ne pendouille plus au cou du Petit Blond depuis plusieurs jours…
- Les Grillet vont partir cet automne.
L’information donnée par le Père fait taire couteaux et fourchettes.
- On a eu une réunion hier soir à la Mairie, continue-t-il. Les liquidateurs ont réussi à vendre le bâtiment alors le Maurice pense partir dès septembre pour exploiter la laiterie de Châteauneuf à côté de Montmélian. Il arrêterait le lait fin août.
- Pas possible ? Mais le Tienne ne devait pas reprendre ? questionne le Gaston.
- Jusque là il était d’accord pour tenir la future CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole)… Mais il a changé d’avis…
- Mais le lait, comment va-t-on faire ? s’inquiète la tante Hélène.
- Ce serait Ceinturier de Laragne qui passerait le prendre chaque matin avec un camion citerne, ou à moins que ce ne soit Dauphilait… Dire que c’est nous qui liquidons la Fruitière… Si nos anciens voyaient ça !
Et le Père de détailler d’une voix grave, au long du repas, les raisons pour lesquelles le Maurice arrête l’exploitation : baisse du nombre de paysans sur Gresse, vieillissement du matériel, seulement trois cents litres de lait journaliers en pleine saison ne suffisant même plus pour faire un fromage tous les trois jours…
Je suis anéanti.
De la colère. Du mal à cacher ma tristesse. Du mal à comprendre ce monde des adultes qui peut jouer, comme ça, sans prévenir avec notre monde à nous. Je quitte la table la gorge serrée sans mot dire ne comprenant pas encore que c’était mon enfance qui s’envolait du côté de la Savoie en même temps que le départ des Grillet…
Seul dans ma chambre avec comme seule compagnie un couteau en plastique et un fusil en bois avec arment sous culasse en fil de fer, j’entrevois dans la glace de la penderie un Blek le Roc en pleurs…
Comment pourrait-t-il affronter l’an prochain l’armada des Franciliens avec le seul petit Greffe ?
Et les jars, et les cochons,et la 22, les moulins, le tube CITROEN… Les tartines de beurre salé… Les seins de Tartine, son mange- disques…
Et qui me réparera mon LIBERIA ??
Les Grillet ont terminé leur déménagement il y a deux jours et Joseph et son épouse ont déjà rejoint la Savoie. Le Petit Blond et sa famille quant à eux sont rentrés la veille sur Paris avec l’ID 19 sans les sandows de même que Furax, le commissaire et sa femme par le dernier courrier.
Je n’ai pas revu Guy, Daniel non plus.
A la vogue de la Saint Barthélémy le Père a acheté un nouvel engin à l’entreprise PASCAL de Clelles, une sorte de transformateur électrique portatif qui permet de garder les vaches en se dispensant de toute présence humaine. Reste bien sûr à monter le parc. Je suis de corvée pour creuser les avant trous des piquets avec le pal de fer, le Père enfonçant ces derniers derrière moi à grands coups de merlin.
Le fil de fer court entre mes mains comme une eau brûlante, parfois freiné par un nœud ou ralenti par le passage d’un isolateur capricieux tandis que le Père arpente le dévers de Bram Fam d’un poteau à l’autre. La LAFUMA a été démontée la veille et remisée avec précaution au premier étage de la grange. Les doigts endoloris par les frottements du métal je tire de toutes mes forces sur la boucle pour rejoindre l’épissure qui m’attend au piquet d’angle tout proche du frêne de l’Horpie.
Le temps est lourd et la chaleur de plus en plus intense.
Berriève a son chapeau, ses roches noircissent, les grondements sourds s’avancent et les premières gouttes tièdes fondent sur moi. Il me faut trouver un abri.
Je dévale Bram Fam à une vitesse vertigineuse et mes jambes s’entrecroisent au gré des taupinières…
Pour finir en vrille dans une roulade sans fin… Le nez dans la boue et l’herbe grasse.
A quelques centimètres de mes yeux écarquillés un éclat doré scintille sous la pluie battante, un collier patiné par le temps orné d’un bout de métal doré, le collier du fils des âges farouches…
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